Mercredi 22 février 2012 3 22 /02 /Fév /2012 14:00

La cérémonie du thé est un événement très important, faisant partie intégrante du Japon traditionnel et moderne. C’est à partir du 12ème siècle, que les Japonais pratiquent le « chadô », littéralement la Voie du thé, qui est fortement ancrée dans les us et coutumes nippones. On lui accordait, et on lui accorde toujours, une très grande importance. Le « chanoyu », l’art de servir le thé est un art martial tel que l’ikebana, la calligraphie, le judo, le kendo, etc.

Les histoires de kodan, histoires relatant une partie de la tradition martiale japonaise, mettent en avant l’art de la cérémonie du thé qui est souvent comparée à l’art du sabre. Ainsi, dans "Le Maître du thé et le samouraï" et "Le Maître du thé et le rônin", le chanoyu constituait un art de vivre prépondérant dans la culture et dans l’imaginaire médiéval et démontrait que le thé avait et garde toujours une place notable au sein de la société nippone.

Il existe au Japon plusieurs écoles de cérémonie du thé et les disciples apprennent cet art traditionnel pour devenir un jour maître du thé.

Dans l’histoire du "Maître du thé et du samouraï", le récit met en évidence l’importance de la concentration et de l’attention. En effet, la cérémonie du thé est un rituel qui incite au calme et à la méditation et doit être accompli d’une manière polie, gracieuse et charmante, accompagnée de gestes et mouvements précis, sobres et codifiés.

L’histoire du "Maître du thé et du rônin" illustre bien l’essence de la pratique, l’importance du zen et de l’esprit de plénitude que doit procurer la cérémonie du thé.

Selon un ordre et des codes rigoureux, c’est au cours du « chakai » (rencontre autour du thé), que le maître du thé procèdera à la purification du service à thé à l’aide d’un linge de soie, qu’il prendra soin de plier d’une certaine manière avant de le ranger soigneusement dans son « obi » (ceinture).

En 1588, l’Edit de séparation est promulgué et un décret est diffusé interdisant le port d’armes à la paysannerie. Ce qui eut pour conséquence la création de la caste des guerriers, les samouraïs. Tout bushi digne de porter le « daishô » (katana et wakizashi) était tenu d’apprendre et de pratiquer l’art de la cérémonie du thé.

A l’époque médiévale, les maisons des samouraïs était composées d’une pièce principale décorée d’une façon très minimaliste : cela pouvait être un parchemin, un tableau ou une poterie. Cette pièce devait favoriser la contemplation et servait à accueillir les convives lors du « chanoyu ».

Le jardin du samouraï était un lieu de repos, apportant la contemplation ainsi que la méditation. Il était également considéré comme une œuvre d’art dont les éléments principaux étaient la subtilité, la simplicité, la transcendance et la quiétude, éléments associés pour créer une beauté élégante et cachée accompagnée d’une sobriété simple.

Les samouraïs étaient des mécènes, qui, lorsqu’ils n’étaient pas au combat, pratiquaient l’ikebana, la peinture, la calligraphie, la poésie et s’exerçaient au « chadô » car à cette époque, ces pratiques étaient considérées comme des arts martiaux qui exerçaient l’œil, la main, l’esprit et le sens esthétique.

« L’éducation était vitale pour un samouraï parce que l’établissement d’un réseau social était un facteur important pour être un chef militaire efficace et l’interaction entre les samouraïs renforçait davantage leurs liens étroits ».

La cérémonie du thé était un loisir très apprécié des samouraïs qui se devaient d’en connaître les rituels élaborés car elle correspondait au mariage parfait des coutumes sociales et esthétiques. Les codes très complexes qui nécessitaient un enseignement, étaient exécutés par le maître du thé. Manipulant ses ustensiles avec dextérité comme un maître du kendo pourrait manier ses sabres avec une grande aisance, le maître du thé recherche à travers cette cérémonie à atteindre une perfection dans l’exécution du geste (rappelant l’exécution des katas) et qui confère à ce rituel si particulier "l’expression vitale de la conception esthétique du samouraï".

L’histoire du thé

Le thé est une boisson connue et consommée dans le monde entier, mais le Japon constitue une exception qui traduit une extraordinaire richesse culturelle sur le thé. La société japonaise a été fortement influencée par la manière dont on prépare le thé qui a profondément contribué au développement culturel et à la discipline de la civilisation nippone.

« Matcha » est la poudre de thé vert que l’on mélange avec de l’eau chaude. La consommation et la préparation du « matcha » fut transmise par un moine Zen après avoir effectué un voyage en Chine, au 12ème siècle.

Dans un temple zen, le thé est considéré comme étant un symbole religieux mais également comme un stimulant pour l’étude et la méditation, tel un breuvage possédant des propriétés curatives.

La cérémonie du thé se répand à travers la noblesse japonaise qui utilise des objets d’art pour le service du thé, qu’elle considère tels des divertissements qui apportent de la gaité au loisir.

Les deux formes de cérémonie du thé (religieuse et profane) se développent sous la forme d’une réunion, où il y a peu de participants et au sein de laquelle l’esprit philosophique et esthétique est mis en avant.

Des pavillons du thé sont construits au fur et à mesure que la coutume se généralise.

La base philosophique de la cérémonie du thé est le bouddhisme zen dont le concept le plus important se situe dans la découverte et l’appréciation de l’instant présent ainsi que la quête de la beauté sublime qui se cache dans l’apparence modeste et imparfaite.

Au 16ème siècle, Sen Rikyu (1522-1591) créa le style « soan » (style de cérémonie du thé pratiquée dans une hutte isolée). La préparation et l’offrande du thé sont basées sur un idéal de la pratique religieuse du Zen qui se transforment en un art martial appelé « chadô », la Voie du thé. Sen Rikyu attribue quatre attitudes fondamentales à l’esprit du « chadô » : Wa, Kei, Sei  et Jaku.

« Wa » correspond à l’harmonie de la relation humaine, harmonie avec la saison, harmonie des ustensiles et harmonie de la pratique.

« Kei » signifie le respect qui naît dans les sentiments de chacun ainsi que de la gratitude envers toutes les existences.

« Sei » correspond à la pureté, l’honnêteté du cœur.

« Jaku » signifie la tranquillité, la paix du cœur en esprit.

L’enseignement du « chadô » consiste à transmettre chacune de ces qualités afin de se cultiver et de s’élever soi-même.

Aujourd’hui, le « chadô » continue à offrir une occasion inoubliable d’apprécier et de rendre grâce à la vertu du thé. Il permet de développer l’accomplissement de soi et l’enrichissement culturel comme autrefois.

Démonstration et dégustation

La cérémonie est un excellent moyen de découvrir les us et coutumes japonais. Il est possible d’en voir une courte démonstration à la Maison de la Culture du Japon à Paris.

Le pavillon du thé

C’est une pièce spacieuse et lumineuse, sombrement décorée : il y a un élément de calligraphie ainsi qu’un arrangement floral. Au centre, se situe le foyer où l’on pose une grande jarre d’eau chaude. Le sol est tapissé de tatamis et il est d’usage de se déchausser (ou de porter des tabis) pour pouvoir y accéder.

La cérémonie : dégustation du « matcha »

C’est une cérémonie traditionnelle et très codifiée où l’invité, muni d’un éventail (symbole de prospérité) qui lui permettra de marquer sa place au sein de la cérémonie, se doit de méditer et de contempler les différents éléments de la pièce y compris les ustensiles qui composent le service à thé, objets considérés comme des objets d’art. D’ailleurs, l’invité peut demander à son hôte d’admirer les différents ustensiles tels que la cuillère de bambou pour servir la poudre de thé (souvent sculptée par le maître du thé ou un moine zen) ou les différentes céramiques et poteries, témoins des différents artisanats régionaux.

Au Japon, la cérémonie du thé dure environ quatre heures et se décompose en plusieurs petites séances, témoins de la théâtralité de la vie et des coutumes nippones.

Au cours de la première séance, la cérémonie débute par une petite collation composée de spécialités japonaises (pas de sushi, ni de yakotori). Puis, vient un temps de pause où les convives sont invités à prendre l’air dans le jardin attenant au pavillon du thé.

Dans un deuxième temps, les invités sont alors conviés à reprendre leur place afin de déguster le thé fort. Avant la dégustation, l’hôte aura pris soin de servir des petits biscuits, qu’il conviendra de manger avant de boire le « matcha » et de conserver en bouche le goût sucré, car le « matcha » se sert sans sucre et sans lait. Le goût du thé vert en poudre est légèrement amer et sa consistance onctueuse est un vrai délice au palais.

Servit dans une céramique artisanale, l’invité aura le loisir de complimenter son hôte sur la calligraphie décorant le mur de la pièce, l’arrangement floral, le service à thé souvent issu d’un artisanat traditionnel.

Au Japon, la cérémonie du thé est également propice à la méditation et à la plénitude et pour y être convié, il est obligatoire d‘en connaître les différents codes de bienséance, sans cela, il vous sera impossible d’y assister. Devant le succès grandissant de cette cérémonie, plusieurs maisons de thé ouvrent leurs portes aux personnes désireuses de connaître cet art du raffinement.

La troisième partie de la cérémonie constitue un entre-acte au cours duquel les invités vont se dégourdir les jambes (les Japonais ont pour habitude de s’asseoir d’une manière très particulière) dans le jardin.

De retour dans la pièce du thé, les invités auront l’honneur de déguster le thé doux, toujours accompagné de biscuits.

Grâce à tous ces éléments, la cérémonie du thé peut être considérée comme une pièce de théâtre de la vie. Une pièce de théâtre extrêmement codifiée où tous les participants jouent le jeu de cette théâtralité où il est important de savoir méditer, contempler afin de pouvoir apprécier les choses à leur juste valeur.

Sources :

Maison de la Culture du Japon à Paris

Le Maître du thé et le rônin in Histoires de samouraïs part V

Le Maître du thé et le samouraï in Histoires de samouraïs part V

La cérémonie du thé (Chanoyu)

Histoires de Kodan in Histoires de samouraïs part II

Par Phoebe - Publié dans : Essais & Pensées
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Mercredi 22 février 2012 3 22 /02 /Fév /2012 13:03

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En 1985, Stuart Gordon, jeune cinéaste encore inconnu, révolutionne le genre avec Re-Animator, un film gore et sarcastique, teinté d’absurdité, associé au suspense, au sexe et à l’humour.

 

RE-ANIMATOR

 

Réalisation : Stuart Gordon

Scénario : d’après l’œuvre d’H.P. Lovecraft

Genre : Horreur

Pays : USA

Année : 1985

Synopsis : Dans un hôpital du Massachussets, un étudiant invente un sérum à ressusciter les morts…

 

Herbert West, jeune étudiant ambitieux, est un personnage tout droit sorti de l’imagination brumeuse d’H.P. Lovecraft, croit détenir les secrets de la vie éternelle et s’applique à prouver ses théories dans un idéalisme mégalomaniaque comparable à celui du célèbre docteur Frankenstein.

 

Avec Re-Animator, Stuart Gordon se permet tout et le revendique à juste titre et ose les pires extravagances en adaptant une nouvelle de Lovecraft. Il met en scène un savant fou qui vole des cadavres et les ramène à la vie grâce à un sérum dont il a le secret. Hélas, l’expérience tourne mal et le scientifique crée des zombies affamés, lubriques et violents.

 

Stuart Gordon n’hésite pas à donner dans le burlesque en filmant d’une manière grotesque les membres arrachés et coupés en morceaux.

 

« Le sérum libère les zombies de toute entrave morale, sociale et physiologique […] devient une mise en abyme du gore qui permet au cinéaste de modeler les corps à sa guise et de briser les derniers tabous ».

 

Parodie, pastiche et gore

 

Le Gore est un sous-genre qui attire un bon nombre de jeunes réalisateurs qui y voient l’occasion de créer en toute liberté et à un moindre coût. Tout comme les pionniers des années 60, ces novices ne se prennent pas au sérieux et compensent le peu de moyens financiers par des astuces et autres systèmes D. Souhaitant séduire le public, ils n’hésitent pas à pousser l’horreur jusqu’à l’outrance qui la fait basculer dans un gore parodique chargé d’humour volontairement graveleux et à prendre au dernier degré (Cf. Braindead, Shaun of the  Dead).

 

Le Gore a donc la faculté de mélanger humour noir et de traiter les indicibles carnages sur un mode si extrême que le film en devient absurde, une façon de traiter la violence sur un mode loufoque. Les réalisateurs jonglent avec les codes et les clichés et n’hésitent pas à jouer la carte de l’horreur visuelle : corps hurlants, mutilés, charcutés et déchiquetés au gré des effets spéciaux, parfois d’un goût douteux. Jouant également la carte du réalisme ou voulant se rapprocher du style reportage, les cinéastes usent et parfois abusent des caméras à l’épaule et autres gros plans, techniques cinématographiques usuellement utilisées dans les productions gores.

 

L’hémoglobine ainsi déversée par quantité gargantuesque détermine une étonnante danse macabre qui aurait des allures de « théâtre du burlesque » provoquant une multitude de crises de rire plutôt qu’une multitude de crises de nerf !

 

Le paradoxe engendré par les films gores est assez flagrant : dans sa volonté à vouloir diffuser des images d’un écœurant réalisme, le genre s’éloigne de la réalité et provoque d’une façon chronique une distanciation évidente ainsi que diverses situations tragi-comiques.

 

BRAINDEAD

 

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Réalisation : Peter Jackson

Scénario : Stephen Sinclair, Frances Walsh & Peter Jackson

Genre : parodie horrifique/gore

Pays : Nouvelle Zélande

Année : 1992

 

Synopsis : Lionel est un jeune homme célibataire et timide qui vit avec sa mère tyrannique. Au cours d’une visite au zoo de la ville, cette dernière se fait mordre par un singe-rat provenant de l’île de Sumatra. D’après la légende, quiconque se fait mordre, deviendra un zombie…

 

Le rire et la peur

 

Le rire et la peur sont deux émotions instinctives, simples, viscérales et fondamentales. Elles représentent un réflexe de libération qui peut s’avérer être un puissant élément de subversion. La peur comme le rire se déclenche au terme d’un mécanisme qui permet de résoudre une situation insupportable.

 

C’est dans l’art primitif et naïf (arts plastiques et picturaux) qu’il sera possible de reconnaître le jeu d’alternance et de simultanéité du rire et de la peur. Dans l’histoire de la représentation, c’est au sein du théâtre antique que l’on pourra en faire la distinction initiale, en se penchant sur les nombreuses comédies et tragédies produites à cette époque.

 

Ces émotions primitives s’expriment également à travers les contes de fées et les masques carnavalesques où se mêlent fantaisies, cruauté, terreur et burlesque. Par exemple, le théâtre Grand-Guignol donnait des représentations naïves teintées de comique et d’épouvante.

 

Dans la mesure où la même situation peut engendrer soit le rire soit la peur ; ces deux émotions sont deux manières différentes d’échapper à la contrainte, deux formes de détente succédant à une oppression. La distinction entre les deux est faite à partir du moment où l’on choisit soit la participation soit la distanciation.

 

"A l’inverse de la peur, le rire résulte du spectacle d’une situation contraignante dans laquelle nous ne nous projetons pas. Ce qui fait ressortir les composantes sadiques du rire et donc masochistes de la peur démontrant l’opposition de ces deux émotions".

 

Le comique et le fantastique sont deux notions qui reposent sur la rupture d’un ordre établit qui prend la forme d’un événement plus ou moins grave qui devient symbolique, le danger à éviter ou la fuite devant un hypothétique envahisseur cannibale et carnassier, puis devient anecdotique voire cosmique.

 

Cette graduation correspond à la gamme des sentiments éprouvés par le spectateur. La situation de contrainte extrême est la catastrophe. L’élément catastrophique de la narration est traité d’une façon différente par le spectateur selon le genre cinématographique utilisé, la résultante sera soit le rire, dans le contexte d’un film d’animation par exemple, soit la peur mettant en évidence une échelle croissante d’émotions telles que l’inquiétude, l’anxiété, l’angoisse, l’effroi, la terreur et l’épouvante.

 

ANALYSE FILMIQUE : SHAUN OF THE DEAD

 

 

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Réalisation : Edgar Wright

Scénario : Simon Pegg & Edgar Wright

Genre : Horreur/Gore/Parodie

Pays : GB

Année : 2004

 

Synopsis : Shaun, jeune vendeur dans un magasin d’électroménager, se fait larguer par sa petite amie. Après avoir noyé son chagrin à coup de verres de bière, il se réveille cerné par des zombies hagards et affamés…

 

Du pastiche à la parodie

 

La surexploitation des mythes au cinéma a certainement contribué à la perte de leur signification, ce qui a entraîné une dégradation mythologique du fantastique. Cette perte du signifiant s’accompagne d’une radicale dissociation du rire et de la peur, au profit du rire ou de l’horreur gratuite. Le rire du grotesque parodique se sépare du rire du fantastique.

 

« L’horreur suprême ne déguise-t-elle pas en farce ? La cruauté n’est-elle pas plus abominable quand elle se double d’un hypocrite sourire ? »

 

Le fantastique cesse d’exister lorsque le rire n’en constitue plus un élément essentiel, mais simplement un effet recherché.

 

Par exemple, Le Bal des Vampires (Roman Polanski, 1967, USA/GB) est un pastiche des films de vampires qui conserve un récit original et témoigne « d’une familiarité sensible avec la mythologie sur laquelle il fonde son propos ». Dans le cas de ce film, la dimension parodique est plus sujet à réflexion qu’à dérision.

 

Il existe une nette différence entre la parodie basse, qui se contente de se moquer d’un mythe quelconque tout en utilisant un thème donné à des fins non fantastiques, et la satire (fantastique ou sociale) qui conserve le mythe tout en utilisant une attitude parodique.

 

Il est évident que « Shaun of the Dead » soit indéniablement un hommage au film de George Romero, « Dawn of the Dead ». A l’instar de la série des films des frères Wayans, « Scary Movie », qui s’avèrent être des parodies basses qui se contentent de se moquer ouvertement de la société américaine à travers ses productions horrifiques pour teenagers en mal de frisson. A contrario, le film d’Edgar Wright suggère une parodie conservant le mythe du zombie sans cervelle et cannibale, dans un contexte de comédie loufoque et déjantée où la peur ne survient… que très rarement !

 

Ce récit original nous conte l’histoire d’un jeune vendeur qui vit à côté de la plaque et qui se retrouve à devoir sauver sa peau ainsi que celle de ses amis, d’une horde de zombies lobotomisés et affamés.

 

Le film ne renouvelle pas le genre mais ne détruit pas le mythe et apparaît comme une satire du monde moderne. La dynamique du récit est basée sur un judicieux montage « cut » (coupure de plan sans effet spécial) et rapide qui donne une ambiance « speedée » au film. Cette dynamique vient contrebalancer le personnage de Shaun, personnage proche du commun des mortels, figure de l’anti héros par excellence, complètement dépassé par les événements mais qui se démène tant bien que mal pour se sortir de cette situation désespérée.

 

Les situations dramatiques du film s’enchaînent à un rythme effréné où le réalisateur a su allier avec brio suspense, rire, horreur, culture virtuelle et bande son.

L’introduction du facteur fantastique, élément perturbateur, mais qui passe inaperçu dans un premier temps, est transmis par le biais de la voix off (Radio, TV) : « Une sonde spatiale est entrée dans l’atmosphère terrestre et se retrouve au-dessus du Royaume-Uni ».

 

« Shaun of the Dead » est un film qui se compose de deux récits qui se déroule parallèlement : le premier récit situe le personnage de Shaun, trentenaire ayant des allures de bureaucrate endimanché, confronté aux affres de la vie, pris entre la colère de sa petite amie qui réclame plus d’attention et un meilleur ami squatteur, feignant et adolescent attardé passant son temps devant les jeux vidéos.

Le deuxième récit prend le pas sur le récit premier dès lors que la ville est envahie par les zombies. La lutte contre ces morts-vivants démarre alors comme une course contre la montre (et contre la mort) mais les choses ne prennent pas la tournure qu’aurait voulu Shaun, qui, malgré la situation catastrophique, semble vivre dans un monde « où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » et où il suffirait d’énoncer une solution qui tienne à peu près la route pour que tout redevienne dans l’ordre.

 

Une vie de merde dans un monde totalement lobotomisé

 

Le film de zombies défini au sein des productions du genre renvoie à une symbolique bien spécifique qui est celle de l’aliénation, où l’individualisme est à proscrire.

 

« Shaun of the Dead », malgré ses aspects humouristiques et parodiques, semble bien dénoncer un conformisme latent où la pensée unique pourrait s’avérer insidieuse et où la violence serait reine sous couvert des médias qui s’en donnent à cœur joie.

 

Dans ce monde chaotique et apocalyptique, le film propose des situations qui sont à la base, d’une gravité sans précédent, mais les situations grotesques et les réactions illogiques des personnages constituent un excellent contrepoint narratif et visuel et sont propice, non pas à la crise de nerfs mais plutôt à la crise de rire.

 

Le thème de la violence est ainsi traité sur le mode de l’humour et du burlesque, tout en utilisant les bonnes vieilles ficelles du film d’horreur (montage, bande son, mouvements de caméra, jeu champ/hors champ, champ/contre champ).

Le film apparaît également telle une critique ironique et sarcastique d’une société déjà lobotomisée où la réalité virtuelle prend le pas sur la vraie vie. « Shaun of the Dead » peut être un film vécu tel un jeu vidéo où les protagonistes doivent combattre d’affreux monstres anthropophages ; une sorte de mise en abyme (le film dans le jeu et le jeu dans le film), confère les séquences où les personnages sont face aux zombies et les tuent comme s’ils se retrouvaient dans un jeu virtuel. Le clin d’œil est facile à déceler : Resident Evil.

 

Cela serait également un sacrilège de ne pas parler de la bande sonore qui est complètement en phase avec les actions des différents personnages ainsi que la musique qui devient un élément d’effet spécial (underscoring) et intradiégétique. Le réalisateur lance aussi un petit clin d’œil à la musique électronique en balançant le « Zombie Nation » des Kernkraft 400, titre d’Electroclash (2000).

 

« Shaun of the Dead » reste un bon film de série B où les situations rocambolesques s’enchaînent à un rythme effréné et où le rire est de la partie. Une parodie légère sur fond d’histoire d’amour ratée et un combat toujours plus sanglant contre l’ordre établi, le conformisme abrutissant et l’aliénation des personnes…

 

Sources :

Le gore : une esthétique du sang

Le cinéma fantastique et ses mythologies

 

Par Phoebe - Publié dans : Chroniques cinématographiques - Communauté : Artistes Resistants Terribles
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Mercredi 22 février 2012 3 22 /02 /Fév /2012 09:00

LE SOUND SYSTEM JAMAÏQUAIN

 

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Durant la Seconde Guerre mondiale, les marins américains firent connaître le Jazz et le Blues aux Jamaïquains. Ces derniers portèrent un grand intérêt à ces genres musicaux, ce qui entraina le développement d’un marché du disque d’occasion. Après la guerre, la musique pop exerça une forte influence, tant et si bien que des stations de radio basées à Miami diffusaient des émissions RnB en Jamaïque et y rencontraient un succès notable.

 

A cette époque, la musique pop jamaïquaine était un mélange de musiques caribéennes dont le Calypso, musique carnavalesque antillaise, mélange de musiques africaine et européenne et le Mento, musique des paysans jamaïquains d’origine ouest-africaine dont les thèmes abordés tournaient autour des conditions de vie difficile, politiques et sociales, à connotation sexuelle, ancêtre du Ska et du Reggae. Ces musiques étaient également agrémentées de Samba, musique originaire du Brésil.

 

A contrario, le RnB américain était dur, violent, rebelle mais son rythme ne restait pas étranger aux Jamaïquains. Les morceaux de RnB produits dans les états du Sud de l’Amérique, en particulier la Nouvelle-Orléans, possédaient des  sonorités caribéennes.

 

Grâce au RnB, les Jamaïquains redécouvraient une partie de leur propre culture musicale, car la majeure partie de l’île était peuplée par les descendants d’esclaves venus d’Afrique noire. Les musiciens jamaïquains destinaient leur musique aux touristes et la production d’un RnB de qualité peinait à voir le jour. Ils eurent alors l’idée d’installer une paire d’énormes enceintes et une platine sur un camion et firent le tour de la ville tout en jouant des disques. Ainsi naquit le sound system, variante jamaïquaine de la disco mobile qui devint, par la force des choses, une composante essentielle de la vie des bidonvilles et des ghettos.

 

 

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Le critère déterminant de la qualité d’un sound system étaient les basses. Le rythme devait tout emporter et plus le sound system grondait fort, plus la foule des danseurs augmentait. Chaque coup de ligne de basse était ressenti à travers tout le corps. Les divers sound systems se livraient une farouche concurrence ; le vainqueur était celui qui jouait le plus fort et qui passait les meilleurs disques, surtout les plus rares.

 

La compétition consistait à faire venir aux fêtes des DJ’s, deux sound systems, qui devaient par la suite se mesurer dans les domaines du bon goût, de la sélection des disques et de la puissance sonore. Ces compétitions étaient très populaires, ce qui a contribué à la starification de certains DJ’s jamaïquains. Les plus connus s’appelaient Duke Reid, Sir Coxsone et Prince Buster et possédaient chacun leur propre style et personnalité. Par exemple, Duke Reid présentait la panoplie du parfait gangster : vêtu d’un manteau d’hermine, d’une couronne sur la tête, armé d’un colt 45 sur chaque hanche, portant un fusil de chasse à l’épaule et une cartouchière en guise de ceinture. Malgré son style, que l’on pourrait qualifier de « too much » aujourd’hui, Duke Reid passait des disques en hurlant et criant par-dessus la musique, particulièrement sur les passages rythmiques où la voix se faisait la moins présente.

Quoi qu’il en soit, Reid et les autres DJ’s étaient des modèles pour les « rude boys » (jeunes délinquants jamaïquains du ghetto), « hipsters » des bas quartiers dans les années 50.

 

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A cette époque, tout le monde voulait devenir DJ et travaillait pour un sound system autour duquel les gens se rassemblaient par amour de la musique, de la danse et de la fête. A la fin des années 50, la demande en disques était telle, que les productions américaines ne suffisaient plus. Il existait même des équipes chargées de trouver aux USA des exclusivités musicales récentes.

Les trois DJ’s jamaïquains commencèrent à produire leur propre musique : le « Rudie Blues », version jamaïquaine du RnB jouée par des groupes locaux. Le répertoire était constitué de versions instrumentales de vieux tubes RnB ou de compositions provenant de la Nouvelle-Orléans, avec une rythmique plus dense afin d’être jouées sur un sound system.

 

Les DJ’s jamaïquains imitaient les DJ’s noirs des stations de radio américaines en balançant des rimes par-dessus la musique. Leur style de « scat rap »s’émancipa pour donner naissance au « toasting » qui incitait généralement les auditeurs à danser. Puis, le « toasting » se transforma en langage secret poétique, pour ensuite transcender le Ska et le Reggae, au gré du développement de la musique pop jamaïquaine. Au départ, certains « toasts » étaient directement gravés sur le vinyle, ce qui eut pour conséquence la création de deux styles de musique de Reggae : le « Talkover » et le « Dub », qui est une version alternative d’un morceau réduite à sa plus stricte composition : basse et batterie en restent les instruments les plus importants.

 

D’après un article de « Mixmag », magazine dédié aux DJ’s, « le Dub serait un cadeau offert par la Jamaïque à tous les genres modernes de musique de danse : « Il ne s’agit pas d’un remix. C’est l’art de modifier la répartition des ingrédients d’une musique existante pour la présenter, une fois rendue méconnaissable, en offrande sur l’autel du dieu de la basse ».

 

Peu à peu, le « toasting » est devenu une littérature ainsi qu’une poésie que l’on lit à haute voix grâce à des artistes talentueux.

Les productions des DJ’s s’orientaient surtout sur une musique de danse et le RnB constituait l’origine caractéristique du rythme.

 

Au début des années 60, le Rudie Blues jamaïquain se différencia nettement du RnB américain pour devenir une forme musicale autonome : le Ska, qui intégrait des éléments musicaux de pure tradition jamaïquaine, en particulier, les percussions du culte rastafari. Le Ska se développa en moins d’une décennie, un style produit, arrangé et composé essentiellement par les DJ’s.

 

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Sir Coxsone

 

Duke Reid et Sir Coxsone ont largement contribué à l’émergence du Rudie Blues, du Ska ainsi que Reggae. Des musiciens célèbres ont pratiquement tous débuté au sein du sound system de Sir Coxsone : Burning Spears, The Skatalites, Les Wailers de Bob Marley et bien d’autres.

 

Au milieu des années 60, le rythme du Ska changea pour devenir de plus en plus complexe, accordant une place encore plus importante à la basse et au rythme. Puis, le Ska donna naissance au Rock Steady qui engendra le Reggae.

 

Tous ces styles de musique jamaïquaine trouvent leur origine commune dans les sound systems des DJ’s. Au début, ces derniers étaient appelés « sound system operator ». Puis, au milieu des années 80, on les appelait « selector » (ou selecta), lorsqu’ils jouaient du Reggae et du Dancehall Raggamuffin (mélange de Hip Hop et de Reggae). Le « Selecta » mettait en avant l’importance de la sélection des disques grâce à leurs goûts et choix musicaux très pointus. En Jamaïque, celui qui chantait ou toastait, était également appelé DJ, celui qui tenait le micro dans les soirées Dancehall Raggamuffin, dénomination toujours d’actualité aujourd’hui.

Pour conclure, le Dancehall jamaïquain et le Hip Hop américain des années 80 sont tous deux issus du RnB et du Reggae, et les sound systems témoignent de la naissance du Hip Hop du début des années 70.

 

Des sound systems jamaïquains aux raves parties (1984-1988)

 

« Notre Wild Bunch était au départ un collectif de DJ’s très marqué par les sound systems jamaïquains. Les sound systems n’étaient jamais que des DJ’s ambulants, branchés sur des haut-parleurs qui crachaient un son de basse énorme. C’est ce que nous voulions faire au début de la Wild Bunch : nous avions notre propre sound system, nos DJ’s qui jouaient du Reggae et du Hip Hop. Tout est parti de là. Et même si Massive Attack est influencé par énormément de choses, nous sommes toujours tributaires du Reggae ». Daddy G., DJ du groupe Massive Attack.

 

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A la fin des années 70, Daddy G. joue du Reggae sur ses platines, de même que DJ black balance des sonorités subversives jamaïquaines dans les soirées londoniennes. Les paroles et la musique des ghettos de Kingston alimentaient le mouvement Punk dès ses débuts. Pour preuve, le groupe The Clash s’est inspiré d’un album Reggae (Culture, 77 Clash).

 

En 1979, Margaret Thatcher arrive au pouvoir et la crise économique va se transformer en pujilat social. La résistance s’exprime dans la rue ou dans des concerts organisés par Rock Against Racism ou The Anti-Nazi League, où se mélangent musiques Reggae et Punk. La contestation s’organise sous un même slogan multiracial : « Black and White Unite and Fight ».

 

C’est à Bristol, petit port anglais comptant une petite communauté jamaïquaine, que The Pop Group répand une musique teintée de Punk, de Funk et de Reggae. La scène de Bristol cultive et développe une musique de danse, à l’esprit punk et d’inspiration black et jamaïquaine, propageant une idéologie se préoccupant des aspirations politique et sociale. C’est au sein de ce climat économiquement instable qu’émerge, au début des années 80, le collectif de DJ’s « Wild Bunch », dix ans avant que la ville ne devienne le fief de la musique Trip Hop avec des artistes tels que Massive Attack, Portishead et Tricky.

 

Un nouvel art se développe : le « Do It Yourself » (DIY), un art de la débrouille et des fêtes hors les murs qui connote un esprit de rejet de l’ordre établi et de la brutalité économique et sociale du gouvernement de la « Dame de fer ».

Une culture du sound system agrémentée de tendances politiques, d’une scène bien implantée au sein de laquelle existe un amour du Hip Hop, de la Soul anglaise et un intérêt accru pour le « rare groove », mouvement créé par des DJ’s, explorateurs et aventuriers musicaux à la recherche de trésors vinyliques que l’on dit introuvables (1969-1975), agrémentés de Funk, de Jazz et de délires psychédéliques.

 

En 1981, Norman Jay, DJ de son état, est le premier à monter son sound system qu’il nomme « Good Times ». Armé de deux platines et d’un micro qu’il n’utilise que pour annoncer « les bombes » qu’il balance, base de données musicalement précieuses, où le Reggae et la Soul se mélangent à des bizarreries sonores inqualifiables. Puis, Jazzy B. (Soul II Soul) créa un phénomène groove-funk au sein de l’African Center à Londres.

 

Tout ceci fut le catalyseur des bals rebelles, plus connus sous le nom de rave, pirates ou non, appelés à l’époque « Wharehouse » et qui définissaient des soirées aux ambiances musicales au sein desquelles boîtes à rythmes et grosses enceintes étaient à l’honneur. A l’époque, on se rendait à ses soirées grâce au bouche à oreille.

 

Entre 1986 et 1988, le Wharehouse se développe jusqu’à l’explosion de la rave, qui s’avère être LA manifestation de toute la jeunesse britannique en mal d’événements festifs. Grâce à la House, aux premiers sound systems et aux DJ’s, ce phénomène s’est étendu à Ibiza, puis à Chicago. Grâce aux DJ’s anglais, hallucinés par la puissance de cette nouvelle musique qui rassemblait de nouveau les gens autour de la fête, fête qui reprenait sa dimension exutoire ainsi que toute sa symbolique, la House (et plus tard, l’Acid House et la Techno) propageait un vent de fraîcheur musicale dans des villes où le taux de chômage était élevé (Leeds, Liverpool, Sheffield et Manchester). Manchester, où se trouve le fameux club, l’Haçienda, où officiait Laurent Garnier (Cf. "Electrochoc") devient alors l’épicentre du mouvement qui se propagera jusqu’à Londres, où il prit une telle ampleur, qu’il engendra deux choses : le tristement célèbre « Criminal Justice Act » et les Spiral Tribe, collectif de DJ’s et musiciens qui « plantèrent » leur son partout où ils pouvaient le faire, radicalisant la tradition du sound system jamaïquain et dispersant la vague de l’Acid House avant de traverser la Manche et d’envahir la France, apportant un nouveau concept, celui des fêtes libres…

 

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A SUIVRE : DJ STORY # 5 : Les premiers DJ’s du Rap

 

Sources :

DJ Culture ~ Ulf Poschart ~ 1995

Techno Rebelle : un siècle de musiques électroniques ~ Ariel Kyriou

 

Par Phoebe - Publié dans : Chroniques musicales - Communauté : Artistes Resistants Terribles
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Lundi 20 février 2012 1 20 /02 /Fév /2012 08:57

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Introduction

 

Le Rap et le Hip Hop sont maîtres de leur propre histoire. A travers les « lyrics » des chansons et la diffusion de quelques livres et magazines, les idéologies de cette culture ne manquent pas pour raconter et analyser l’histoire de la culture des jeunes Noirs américains. Grâce aux textes des chansons, il est possible d’en connaître les origines, les idéologies ainsi que les objectifs car le Hip Hop considère le langage de la musique avec le plus grand des sérieux.

 

L’histoire de la communauté noire est une histoire avant tout orale, souvent chantée. Les musiciens de Rap se rattachent à cette tradition et se considèrent tels des pourvoyeurs de sens et de savoir au sein de cette même communauté, d’où l’importance capitale des « lyrics ».

 

« Les paroles, c’est ce qu’il y a de plus important. Tu ne peux pas te contenter de parler comme ça, avec désinvolture ». Kid Frost

 

Dans le Hip Hop, il est souvent question d’une création de sens : expliquer aux auditeurs comment la musique a été produite et dans quelles conditions. Pour saisir le message de la musique produite, il faut savoir écouter avec attention chacun des disques fondamentaux, aussi bien « old » que « new » school.

 

« La musique Rap, c’est de l’histoire au sens littéral : un récit, une construction linguistique qui nous dit ce qui s’est passé et comment cela s’est passé, un mélange d’informations et d’interprétations qui résume, rend sensible et compréhensible ce que les Afro-Américains ont accompli depuis la fin des années 70 jusqu’au début des années 90 ». Jefferson Morley, préface essai sur les textes du Rap ~ 1992

 

Aux Etats-Unis, le Rap n’est pas que l’apanage de la minorité noire, mais également celui des communautés Portoricaines et Asiatiques et cette musique représente la libération par le langage.

 

Les Afro-Américains ont toujours eu le désir d’inventer leur propre idiome qui constitue le leitmotiv de toutes les réalisations culturelles par le biais de musiques telles que le Jazz, le RnB,  la Soul, le Funk mais c’est le Hip Hop « qui a prolongé les tentatives et a concentré leurs énergies ». Dans les années 60 et 70, les paroles radicales de Rap, chantées par les gamins du ghetto étaient empreintes d’une nouvelle agressivité, engendrée par le mouvement des droits civiques et le Black Power.

 

Le fait de rapper dans un langage bien à soi et de chercher sa propre sémantique obligeait les chanteurs à porter une grande attention sur le langage qu’utilisait son adversaire, considéré comme un véritable rival. Le Rap constituait à l’époque un nouveau médium pour exprimer la contestation.

 

« Le pouvoir des mots

Ne prends pas tout pour argent comptant

Quand t’entends un mec qui déblatère

Prends pas tout au pied de la lettre

Sois plus intelligent que ça

Remets tout dans le contexte ».

In "Langage of Violence, Disposable heroes of Hisphoprisy” ~ 1993

 

Une révolution ou une révolte s’invente impérativement son propre langage. Pour Michel Foucault (philosophe français, 1926-1984), déclamer la vérité constitue un travail incessant et une obligation que chaque pouvoir doit s’imposer. C’est ce pourquoi la minorité noire constitue une grande puissance dissidente et prend ce devoir très au sérieux.

 

« Mais quand il s’agit de raconter la réalité, c’est pas moi qui vais me taire. Je déballe tout quand je suis au micro ». In « Livin’ Like Hustlers », Above the Law.

 

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Dans le Hip Hop et le Rap, le micro, « le mike », est également considéré comme une arme très puissante. Généralement, les MC’s, autrement dit « Masters of Ceremony » (maîtres de cérémonie), balancent leurs lyrics (textes) « comme des harpons » et se posent en meneurs de la liberté d’expression pour ne pas se perdre dans « le silence de la servitude ».

 

« Word, Sound, Power » (mot, son, pouvoir) constituent le triumvirat du Hip Hop : ces trois mots sont fortement liés entre eux et il serait inimaginable de les séparer.

 

Les racines du Rap

 

Le terme « rap » vient du verbe anglais « to rap », qui signifie « frapper, cogner ». Le mot est employé par les Afro-Américains depuis le 17ème siècle et a souvent changé de signification au cours des époques. Il est utilisé depuis 1870 pour décrire une façon de parler ou de se comporter.

 

En 1916, un « rapper » était un indic. Ce n’est que dans les années 40 et 50 que le mot « rap » s’est imposé pour caractériser une diction rythmique, accompagnée ou non de musique. A cette époque, une personne qui rappait était considérée comme étant un beau parleur, une personne qui avait du bagout. Les musiciens de Jazz, les DJ’s à la radio et même les politiciens rappaient.

 

Mais le Rap n’apparaît réellement qu’en tant que genre artistique autonome avec l’invention du Breakbeat. Jusqu’à la fin des années 80, ce concept fut employé pour désigner une musique fondée sur des beats et sur une scansion rythmique. L’acte verbal devient ainsi l’élément prépondérant de la musique Hip Hop.

 

A la fin des années 70, les DJ’s parlaient de « Scratch Music » ou de « Breakbeat Music » mais cette terminologie deviendra très vite obsolète. Aux Etats-Unis, le concept de « rap music » caractérise la musique Hip Hop dans son ensemble et a finit par être utilisé dans le langage courant. Aujourd’hui, le terme « rap » désigne surtout les textes et les rimes ou est utilisé comme terme générique pour désigner les artistes « old school ».

 

Le mot « Hip Hop » possède des origines diverses et controversées. DJ Hollywood utilisait ce terme pour commenter les disques qu’il jouait. Dans « The New Beats », S.H. Fernando explique qu’à l’époque de Malcom X, les jeunes utilisaient le terme « hip hop » pour décrire les soirées dansantes. Afrika Bambaataa aurait redéfinit le terme afin de désigner l’ensemble de la culture Hip Hop. D’ailleurs, Bambaataa se présente comme étant le créateur de ce terme qu’il aurait inventé en 1974.

 

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Ce nouveau vocable fut adopté tout d’abord par les DJ’s, puis par les rappeurs, pour ensuite être diffusé par les adeptes de la subculture avant d’intégrer le langage courant. Le Hip Hop englobe une multitude de choses telles que la musique, le style, la mode, le breakdance, les graffitis, l’idéologie, les prestations scéniques et les attitudes.

 

En Allemagne comme en France, le terme « Hip Hop » peut désigner la musique « old school » et s’est imposée comme une appellation générique pour toutes les formes de musique rap.

 

La musique rap possède plusieurs ancêtres. Tout d’abord, il est issu d’une tradition Ouest-africaine, dans laquelle les griots, chanteurs, conteurs et musiciens professionnels, sont considérés comme étant de véritables livres vivants.

 

Chuck D. (Public Enemy) se rattache à cette tradition orale et définit le rap comme une chaîne d’actualités pour les ghettos noirs. Les griots font souvent preuve d’une dérision mordante et d’une profonde connaissance de l’histoire ainsi que de la situation de leur auditoire.

 

On retrouve cette forme d’expression orale dans les « toasts » des Afro-Américains qui dépeignent un monde teinté d’obscénités, à grande tendance machiste, empreint de violence et de misogynie, tradition transmise par le rap ainsi que par les spectacles de « Minstrel  Show ».

Le Minstrel show ou Minstrelsy était un spectacle américain, créé vers la fin des années 1820, dans lequel on y retrouvait des formes de chants, de danses, de musique et autres intermèdes comiques, interprétés au début par des acteurs blancs qui se noircissaient le visage puis par des acteurs noirs après la Guerre de Sécession (The Civil War, 1861-1865).

Dans ces spectacles, les Noirs apparaissaient comme étant ignorants, stupides, superstitieux, joyeux et doués pour la danse et la musique. Le genre fut délaissé vers 1910 mais perdura jusque dans les années 50, grâce à des acteurs amateurs. Le Minstrel Show disparaît définitivement après la montée de la lutte contre le racisme.

 

Dans les années 50, les « verbal contests » (duels verbaux) devinrent un phénomène qui a marqué les communautés noires.

Lors d’un duel, les hommes se rencontraient au cours d’un combat oral où les protagonistes les plus expérimentés dans la maîtrise du langage, avaient droit à une très grande considération. Le but de ces duels était d’exécuter verbalement son adversaire en mettant son moral à zéro.

On retrouve cette tradition dans les duels que se livrent les MC’s (MC Battles) et dans les campagnes de dénigrement (dis) qui envahissent la communauté Hip Hop.

 

« To dis » est l’abréviation de « to disrespect » et signifie « décrier » quelqu’un et le vaincre par la parole. Le « dising » représente un véritable combat pour la fierté et l’honneur, parce que « personne ne peut me dénigrer (dis) et s’en tirer comme ça ».

C’est en quelque sorte « une guerre des mots » afin de déterminer qui est le plus intelligent, qui possède le plus de répartie, qui est le plus cool ou le plus impitoyable. Bien souvent, le bon goût et la politesse sont exclus de ce genre de combat. Ce qui compte, c’est vaincre.

 

Le film « 8 Mile », réalisé en 2002 par Curtis Hanson, rend compte de la puissance du « dising » à travers l’histoire d’un jeune rappeur blanc originaire de Detroit.

 

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Réalisation : Curtis Hanson

Scénario : Scott Silver & Jesse Wigutow

Genre : Comédie dramatique

Pays : USA

Année : 2002

Synopsis : En 1995, Jimmy « B-Rabbit » Smith, jeune rappeur blanc travaillant à l’usine et menant une vie austère, se retrouve humilié lors d’un « verbal contest » organisé par son ami et maître de cérémonie, David « Future » Porter…

 

Le film est assez intéressant par bien des points car il retrace les conditions de vie difficile d’un jeune habitant la ville de Detroit, ville portuaire importante et capitale de l’industrie automobile américaine, située dans l’état du Michigan. Detroit est connue pour son essor industriel au 19ème siècle, puis par son déclin économique (délocalisation des entreprises et déclin démographique) et par son fort taux de chômage atteignant les 50 % au 21ème siècle. Les habitants de la ville est à majorité afro-américaine (environ 80%).

 

L’autre origine du Rap est le « scat ». Cette fonction renvoie plutôt à la manière de prononcer les mots. Le Scat est un genre artistique où la voix est utilisée comme un instrument de musique. Les premières formes de Scat apparaissent dans les Negro Spirituals du 19ème siècle puis dans le Jazz de la Nouvelle Orléans. Le Negro Spiritual est un style musical sacré apparut au sein de la communauté des esclaves noirs au 17ème siècle aux USA et qui est à l’origine du Gospel.

 

Le Scat est une distorsion idiomatique utilisée comme élément musical qui est né dans une ville aux influences linguistiques multiples (français, dialectes africains, anglais, espagnol, dialectes amérindiens, cajun et créole). Ce style constitue également un des éléments stylistiques du Be-Bop. Louis Armstrong, Ella Fitzgerald et Betty Carter, légendes incontestées du Jazz, étaient considérées comme des maîtres du Scat. Cab Calloway personnalisa la Scat en « Jive Scat », un langage secret, mélangeant Scat et bavardage, qui consiste à jongler verbalement avec les syllabes dénuées de sens. Le « Jive Scat » servait à présenter les artistes invités et à présenter (ou à taquiner) les membres de l’orchestre, comme le feront plus tard les MC’s et les DJ’s.

Dans les années 40 et 50, le Jive et le Scat furent utilisés par les DJ’s de radio noirs.

 

Les autres origines du Hip Hop se trouvent dans le Gospel et la Soul. Les cérémonies religieuses constituaient un des piliers de la socialisation et du sentiment identitaire dans les communautés noires. Ces cérémonies religieuses étaient composées de prières, de prédications et de musique qui caractérisaient depuis le temps de l’esclavage ces communautés noires et qui n’avaient rien en commun avec la tradition liturgique  européenne : les églises des pauvres servaient à la fois d’édifice mais également de lieu de divertissement.

 

Les auditeurs des griots africains considéraient comme une impolitesse d’écouter les récits en silence et les performances devaient être commentées et acclamées, tradition que l’on retrouve également dans les cérémonies religieuses ainsi que dans les concerts Hip Hop.

 

« Par le chant, les cris et la ferveur, le prêtre et ses ouailles atteignent un état de béatitude euphorique ».

 

Le Gospel est issu du Spiritual et s’est développé en même temps que le Blues. Le mot « gospel » signifie « évangile », littéralement « God Spell », incantations de Dieu. Le Gospel est la base de ces chants alternés entre le prêcheur et la communauté, porté par une profonde dévotion et le désir de donner libre cours à l’exaltation religieuse. Il se transforme par la suite en style artistique. Les cérémonies étaient comparées à des événements festifs qui prônaient la libération, l’affirmation de soi et l’euphorie. La force de ces manifestations spirituelles dépassait le domaine religieux pour se répandre dans l’ensemble de la culture noire.

 

Le Gospel constitue le point originel de la trajectoire qui réunit le chant religieux, la House, le Hip Hop, la Soul et le Funk. Quel que soit le style de musique qu’il a influencé, Soul Music ou Deep House, le Gospel n’a jamais perdu son caractère sacré.

 

« La foi en Dieu se muait en foi dans la bonté de l’humanité, et toute forme, y compris la musique pop, se montrait apte à véhiculer ce message ».

 

Le « pouvoir de l’oratoire » dominait la culture noire ainsi que la transmission de leur histoire, régissant ainsi toutes les manifestations de la religion afro-américaine et se prolongea dans presque toutes les formes d’art de la parole, surtout dans le « Soul Rap », style qui consistait à prononcer le texte d’une chanson sur un mode parlé, utilisant le plus souvent des thèmes religieux. Le Soul Rap paraissait efficace car il abolissait la distance entre le musicien et l’auditeur. Le Soul Rap est en fait une forme de « sprechgesang », terme d’origine allemande signifiant littéralement « parlé-chanté », et était utilisé dans les morceaux de musique Soul en guise de « break » (pause) afin d’intensifier l’émotion ou pour mettre en avant certains passages du texte.

 

On retrouve cette façon de poser la voix dans la Deep Soul, qui prend la forme de monologues ou de discours, incorporés comme éléments constitutifs de la chanson. Barry White, ainsi que bien d’autres artistes, popularisa ce style de phrasé rappé dans le monde entier. On retrouve également dans le Disco et dans la House, une variante érotique du monologue « soul » et certains morceaux tentent de traduire sur le plan sexuel, la spiritualité de la prière pour le salut de l’âme.

 

Dans le Hip Hop, le salut se situe dans le sexe et surtout dans la violence.

 

« Rapper revenait alors toujours à formuler une menace, et en même temps à exprimer l’angoisse d’être menacé ».

 

A SUIVRE : Racines du Rap et racines du Reggae : Le sound system jamaïcain.

 

Source : DJ Culture ~ Ulf Poschart ~ 1995

 

 

Par Phoebe - Publié dans : Chroniques musicales - Communauté : Artistes Resistants Terribles
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Vendredi 10 février 2012 5 10 /02 /Fév /2012 15:16

 

Le film de zombie est indéniablement associé au film gore, car il ne faut point omettre que ces chères créatures revenues du royaume des morts sont des êtres sanguinolents et sanguinaires, adeptes d’une hémoglobine servie, si possible, à une température corporelle avoisinant le 37°C !

A partir des années 1990, le film de zombie devient donc inévitablement gore, un prétexte supplémentaire pour déverser des hectolitres de globules rouges à l’écran.

  

Les origines du gore

  

Le Gore représenterait le prolongement cinématographique du théâtre sanglant : le Grand-Guignol, ce dernier n’étant pas un des premiers théâtres à représenter des effets sanglants sur scène. Au 5ème siècle avant JC, les tragédies grecques évoquaient des scènes d’une extrême violence (Cf. Eschyle, Euripide et Sophocle). Bien que nous ne possédions que très peu de documents sur la question, il apparaît que l’horreur, la souffrance et la mort étaient formulées par le biais des dialogues.

 

Même si le Gore ne remonte pas à la tragédie grecque, Aristote prouve que l’intérêt du public pour l’horreur visuelle ne date pas d’hier. En effet, il ouvre un débat moral et esthétique, qui se prolongera à travers les siècles, sur le bien-fondé de telles représentations, tout en évoquant la fonction cathartique de la tragédie, qui suscite pitié et crainte et qui opère la purgation propre à de pareilles émotions.

  

Le théâtre du Grand-Guignol : une origine française

 

Le théâtre du Grand-Guignol était un établissement situé dans le 9ème arrondissement de Paris, plus exactement, rue Chaptal. A l’origine, c’était une chapelle, devenue par la suite l’atelier du peintre orientaliste et illustrateur français, Georges-Antoine Rochegrosse (1859-1938). En 1896, l’endroit devint un théâtre où l’on y joue des pièces naturalistes. Pour des raisons de moralité, le théâtre fut victime de la censure et fut baptisé par son propriétaire « Théâtre du Grand-Guignol », faisant référence à la célèbre marionnette lyonnaise, porte-parole des canuts (ouvriers tisserands du 19ème siècle), contre la répression de la police napoléonienne.

 

En novembre 1897, « Lui ! » est une des premières pièces jouées au théâtre du Grand-Guignol qui comporte déjà les caractéristiques du style grand-guignolesque dans le jeu des comédiens (comique de geste, over-playing (sur-jeu), et, annonce l’arrivée de la peur sur scène.

 

Dès son ouverture au public, le théâtre présente en alternance des tragédies ainsi que des comédies. L’établissement est racheté en 1898 et devient dès lors le théâtre de l’horreur. En 1901, la mort est représentée à travers un acte de pendaison et dès 1904, mutilations et effets sanglants constituent les atouts d’une surenchère d’effets horrifiques, qui marquera un certain excès (1910) et entrainera le déclin du théâtre Grand-Guignol en 1937 ainsi que sa fermeture définitive en 1962.

 

« Avant la guerre, tout le monde croyait que ce qui se passait sur la scène était purement imaginaire, maintenant, nous savons que cela - et pire encore - est possible ».

 

Le déclin du Grand-Guignol tient dans le fait que le genre lui-même produisait sa propre parodie et ce théâtre ne sollicitait pas les autres thèmes du genre fantastique. Sa seule volonté était de créer une horreur crédible, proche du quotidien et puisait son inspiration parmi les faits divers.

Si le public se rendait au Grand-Guignol, c’était surtout pour se délecter de l’horreur représentée sur scène et de ce fait, rejoint le spectateur de film gore.

 

« On va au Grand-Guignol lorsqu’on a besoin d’émotions fortes, comme on va aux Folies-bergère lorsqu’on a envie de voir de jolies cuisses ». René Wisner (1931)

 

La comparaison est sans détour mais a le mérite d’être claire, nette et précise : Gore, Sexe and Rock n’ Roll !

Le théâtre du Grand-Guignol de la rue Chaptal était donc reconnu tel un théâtre de spécialités horrifiques tout comme certains cinémas parisiens le furent dans la projection de films de genre. Le théâtre représentait des pièces basées sur le corps anatomique (cf. théâtre médical) et insistait lourdement sur la mécanique de l’épouvante. Les effets horrifiques apparaissaient généralement lors du dénouement de la pièce, afin de créer un certain suspense. Le théâtre du Grand-Guignol poussait le sanglant jusqu’à son paroxysme ; du grotesque au burlesque - il n’y a qu’un pas - au risque de perdre toute vraisemblance. Les pièces comiques tournaient en dérision les situations les plus dramatiques, venant contrebalancer l’horreur représentée sur scène.

 

Un cinéma de l’excès

 

Les différentes déclinaisons concernant les films gore participent à une stratégie de l’excès. En effet, quels que soient sa durée et l’effet produit à l’écran, les images gores impliquent une rupture dans l’économie du drame. En règle générale, les films qui ne proposent qu’une seule scène gore correspond à une rupture narrative. C’est d’ailleurs le cas dans C’est arrivé près de chez vous (Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde, 1992, Belgique), le gore donne la réalité au corps du personnage éviscéré. Le film est une parodie des reportages tv racoleurs, dont la ménagère de moins de cinquante se délecte, qui montrent des actes ignobles sous couvert d’information. Après avoir bien ri des forfaits du personnage principal, les réalisateurs dévoilent l’horreur filmée et culpabilisent le spectateur. Le même effet a également été utilisé dans Million Dollar Baby (Clint Eastwood, USA, 2004), film dans lequel le récit est clairement divisé en deux parties et la séquence du dernier combat, qui s’avère être d’une extrême violence, constitue également un point de rupture.

 

La scène gore constitue également une rupture temporelle. Même si les scènes apparaissent dans la continuité de l’action, elles constituent une coupure dans le rythme du film lui imposant son propre tempo. Le gros plan, élément du gore par excellence, marque également une rupture temporelle, une sorte d’arrêt sur image, de la même manière qu’un ralenti a pour effet de dilater le temps.

 

La multiplication exacerbée des scènes gores dans un film finissent par réduire l’intrigue au simple énoncé. Les débordements sanglants doivent trouver une place au sein de la narration qui bien souvent n’est qu’un prétexte pour créer des scènes gores. Le Gore n’a jamais trop exploité les anciens mythes ancestraux, délaissant lycanthropie et porphyrie au genre fantastique, les films gores exploitent à outrance les thèmes du psychopathe et du mort-vivant. Loin du zombie originel teintée de magie vaudou, le Gore a mis en avant une image contemporaine du zombie qui ressuscite sans raison, dévorant et contaminant les êtres vivants ; représentation qui contribue à l’élaboration de personnages idéaux : mettre des macchabées putréfiés, qui ne pensent pas, qui agissent d’une façon mécanique, parfois, standardisée et qui prolifèrent à une vitesse vertigineuse, correspond à la structure répétitive du gore et au goût de la surenchère érythrocytaire. Sur ce dernier point, la promesse de tout montrer et de montrer l’immontrable a toujours constitué un élément commercial dans le cinéma gore.

 

Au risque de tomber dans la parodie, le genre a toujours montré une escalade dans la nature de l’horreur.

Le jeu de la surenchère connaît évidemment ses limites en ce qui concerne les variantes de la représentation à l’écran (Cf. Article Jeux de massacres sans frontières). Mais quand il n’y a plus de tabous à briser, il n’y a plus rien à montrer. Le plus bel exemple reste Braindead (Peter Jackson, Nouvelle Zélande, 1992), film qui constitue dans un  même temps, l’apogée du gore et un des chefs-d’œuvre du genre, mais également son déclin ainsi que la représentation de l’excès en question proposer par le genre. Il est vrai que l’on peut difficilement faire mieux (ou pire !) en matière d’excédents corporels sanguinolents, tant et si bien que le film, dont la narration reste assez simple, en devient absurde. Le sang, acteur principal et prépondérant, tient son rôle à la perfection et rempli bien sa fonction : il n’y a que deux choix possibles en regardant ce film, mourir d’écœurement ou… de rire !

 

Le Gore se soucie peu du psychisme des personnages et de l’intrigue, d’où cette fascination à mettre en scène des tueurs psychopathes et sans âme. L’accumulation de l’hémoglobine à l’écran renforce la structure récurrente du gore et ainsi finit par créer cette distanciation tant appréciée des amateurs du genre. Cette distanciation est une des principales composantes de l’effet gore, car le spectateur n’est jamais impliqué dans le récit puisqu’il est toujours conscient qu’il s’agit d’une fiction quelle que soit les atrocités perpétrées à l’écran.

 

« A l’instar du cinéma d’épouvante qui offre la peur sans le danger, le gore satisfait l’attirance/répulsion pour la mort et le sang dans le cadre rassurant de la fiction ».

 

A SUIVRE...

 

Source  :

Le cinéma gore : une esthétique du sang ~ Philipe Rouyer ~ 1997


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