Orange Mécanique, genèse d'un film culte
« Pour ses 40 ans, le film culte de Stanley Kubrick a été projeté à Cannes lors d’une rétrospective en hommage au réalisateur sulfureux qu’il a été. Le scandale suscité en son temps par cette fable terrifiante et prophétique sur la violence en Occident, n’eut d’égal que son succès ».
En 1970, Stanley Kubrick entreprend d’adapter le roman d’Anthony Burgess paru dix ans auparavant. Dans ce conte philosophique glaçant, racontant le lavage de cerveau infligé par l’Etat à l’adolescent ultraviolent, le cinéaste entrevoit une métaphore prophétique de la société occidentale.
Titre : Orange Mécanique
Titre original : A Clockwork Orange
Réalisation : Stanley Kubrick
Scénario : Stanley Kubrick, d’après le roman d’Anthony Burgess, L’orange mécanique.
Genre : Anticipation satirique
Année : 1971
Pays : Grande-Bretagne
Synopsis : Dans un futur proche, Alex, adolescent âgé de 14 ans et « ses droogs » terrorisent la population : agressions, viols et vols se succèdent. Après un meurtre « accidentel », Alex est incarcéré. Il se porte volontaire pour servir de cobaye pour la méthode Ludovico (lavage de cerveau qui doit le dégoûter du sexe et de la violence) qui combat la violence de chacun en la retournant contre elle-même. Il sort de prison « guéri » de ses pulsions agressives mais devient la proie de ses anciennes victimes. Il tente de se suicider, se rate et redevient celui qu’il était. Mais sa violence sera cette fois-ci « au service » de l’Etat.
Orange mécanique est un film brillant au style composite au sein d’une construction symétrique, où alternent des scènes spectaculaires de violence rendue esthétique par le brio de la mise en scène et des scènes analytiques où cette violence individuelle et instinctive est combattue par une violence à plus grande échelle, sociale et organisée, avant que les deux ne fraternisent dans le meilleur des mondes. Kubrick nous mettait perversement à côté d’Alex, nous faisant partager ses pensées, ses émotions, ses plaisirs, dans un but satirique certes, prêchant le faux pour avoir le vrai, mais avec un résultat troublant : Alex devenait la projection instinctive de nos pulsions tandis qu’intellectuellement nous en étions distants, ne condamnant ni n’approuvant ses actes et nous demandant : le Mal est-il un principe actif et contagieux ?
Stanley Kubrick

Né en 1928 dans le Bronx, Stanley Kubrick devient à l’âge de 16 ans photographe puis documentariste. Cinéphile averti, il réalise en 1953 son premier long métrage, Fear and Desire, film de guerre métaphysique auto-produit qui lui permet de trouver les fonds pour financer son second film, Le Baiser du tueur (1955), dont l’influence hitchockienne et expressionniste lui permet de montrer sa maîtrise de l’esthétique et de l’écriture scénaristique. En 1958, il réalise Les Sentiers de la gloire, film provocateur sur la Première Guerre mondiale, qui fut un succès mais n’engrangea guère de recettes car le film fut censuré en Europe.
Artiste libre et autodidacte, Kubrick réalise en 1962, Lolita, d’après le roman sulfureux de Vladimir Nabokov. Malgré le scandale, le film reçoit un vif succès. La réputation de Kubrick n’est plus à prouver, et peut se permettre toutes les folies. En 1968, il tourne 2001, l’Odyssée de l’espace, largement inspiré par les projets de conquête spatiale, ce qui permet l’invention et l’utilisation de nouveaux procédés techniques cinématographiques.
En 1971, Kubrick suscite encore le scandale avec Orange mécanique, film dont l’esthétique punk ne fait aucun doute mais qui est jugé trop « fasciste » par ses détracteurs, jusqu’à recevoir des menaces de mort pour incitation à l’ultraviolence et qui l’oblige à faire retirer le film des circuits de distribution en Angleterre.
« Evidemment, je suppose que mon expérience de photographe doit m’être utile […] La photographie m’a certainement donné les premières armes pour tenter de diriger moi-même un film. Quand on tourne un film tout seul, on ne peut rien connaître à rien, mais il faut connaître la photographie ». Stanley Kubrick
Les photographies de Stanley Kubrick sont caractéristiques de son œuvre cinématographique. Les portraits sont perçus telles des peintures qu’il orchestre à des fins dramatiques. Ses compositions laissent entrevoir de savants jeux d’ombres et de lumière, aux constructions géométriques, dont l’utilisation des plans successifs mettent en scène des thèmes qui le préoccupent.
Entre 1945 et 1950, Kubrick dévoile ses talents de metteur en scène photographique, laissant très peu de place au hasard. La diversité des reportages-photos réalisés témoigne d’une approche narrative et d’une esthétique riche. Les clichés retrouvés, prennent une place légitime au sein de l’histoire de la photographie, restent proches de l’anecdotique et suscitent un intérêt relatif selon les sujets traités.
Genèse d’un film culte
Pour Stanley Kubrick, il était plus intéressant de filmer la méchanceté que la bonté. Orange mécanique constitue le 9ème long métrage du réalisateur qui a réussi à s’approprier l’œuvre d’Anthony Burgess dont il était passionné. Kubrick a écrit le scénario tout seul et il a fallu qu’il imagine des décors futuristes tels que les immeubles d’aspect futuriste, exprimant une certaine laideur et froideur.
Le film est sorti après le mouvement punk et en pleine révolution musicale en Grande-Bretagne qui était devenu le lieu à la mode pour se révolter (mode, alcool, tabac, sexe, art, etc.), pays où la contestation pris naissance, ce qui engendra des discours de peur et des nombreuses critiques de la jeunesse, d’où l’émergence du concept de sentiment d’insécurité, dû à l’urbanisation de masse et qui font toujours les choux gras des discours politiques actuels. En cela, Orange mécanique livre un aspect de la lutte des classes sociales.
A travers la mythique chanson de la célèbre comédie musicale au nom éponyme, Singin’ in the rain, Kurbrick donne la critique du système hollywoodien, en distillant une métaphore idéale de la jouissance du mal à l’état pur à travers un humour noir qui transparaît dans l’euphorie du jeune Alex.
Les scènes de meurtre ont été remplacées par des images animées, démontrant que le film atteste d’un certain surréalisme accompagné d’un psychédélisme dû à l’époque dont le film se fait témoin. A la fois élitiste et esthétique, le film transmet un pouvoir de suggestion bien plus grand que celui du montré et arbore une virulente critique de la société qui conditionne les criminels et dénonce une instance étatique totalitaire, perverse et corrompue (internement abusif, lobotomie, emprisonnement, hôpital psychiatrique, etc.), instance considérée comme étant autant d’éléments de contrôle et de surveillance des individus.
Kubrick s’insurgeait contre les gouvernements pré-établis dans les pays dits démocratiques qui, aujourd’hui, mettent en avant leur politique de l’insécurité et de « la tolérance zéro ». Ainsi, dans le film, les autorités sont considérées comme des instances qui instiguent le lavage de cerveau, dévoilant ainsi leur inhumanité.
Le personnage d’Alex est un personnage qui suscite de l’abjection en première partie du film, puis de la compassion en deuxième partie mais n’engendre en aucun cas une identification, ce qui pousse le spectateur à prendre une position d’observateur-anthropologue.
En tant que réalisateur perfectionniste et innovateur, Kubrick trouve de nouvelles façons de filmer grâce à l’utilisation d’objectifs spécifiques qui déforme l’image.
Le film sort en salle en décembre 1971 en Grande-Bretagne et suscite une violente polémique qui pousse le film à la censure qui ne parle évidemment pas du véritable sujet du film, qui devient le bouc émissaire d’une critique qui n’y voit que de l’incitation au crime et à la violence. En 1974, le film est retiré des circuits de distribution à la demande de Kubrick. Pourtant, le film, devenu culte, reste toujours d’actualité. De nos jours, l’aspect comique s’est libéré du carcan de la violence, sujet incessamment mis en avant, car le public contemporain a évidemment changé de vision et possède plus de recul que celui des années 70.
Orange Mécanique, l’art de la feinte
Grâce à Orange mécanique, Stanley Kubrick excelle dans sa vision descriptive du désastre. Dans ce film, mal jugé et mal considéré lors de sa sortie en salle, le cinéaste y déploie une pléthore de scènes extraordinaires. Le bar très seventies où le lait est tiré des mamelles des femmes, les scènes de combat sont filmées tels des ballets rythmés par la musique, obsédante, sublime et omniprésente. Orange mécanique peut être considéré comme un film, aux lumières bleutées et rasantes, terrible et beau à la fois.

Avec une première partie carnavalesque et sauvage, la violence est montrée tel un acte de jouissance. La seconde partie du film, témoigne de l’apanage du pouvoir, encadrée par la prison et le traitement Ludovico. La violence recyclée est finalement mise au service d’un système corrompu.
Mais il ne faut pas s’y tromper, le réalisateur s’attaque plus à la violence engendrée par le pouvoir. Ce film, qui reste pourtant d’actualité trente ans après sa sortie, constitue le symbole d’une société oppressive et aliénante, qui vise à éradiquer les élans les plus féconds de l’être humain. Le sourire innocent de l’acteur principal qui joue le personnage d’Alex, contribue largement au prodige qu’est Orange mécanique, film qui ne cessera de terrifier et/ou d’enthousiasmer.
La représentation de la ville
C’est peut-être parce que Stanley Kubrick a commencé se carrière comme photographe de faits divers, qu’il a compris l’importance de la rue et de son graphisme, que l’on retrouve dans son premier film, Le Baiser du tueur.
Le cinéma de Kubrick montre d’abord l’aspect documentaire de la rue, celle d’une ville regorgeant d’informations, de sigles et de noms, autant de signes pour des passants à distraire. La rue doit d’abord faire oublier le quotidien. Mais pour le cinéma de Kubrick, l’extérieur est surtout une façon de montrer que l’on n’échappe pas à son destin. Que la fuite, qu’elle soit pour les personnages vaincus par la nature écrasante de Shining ou par le New-York nocturne d’Eyes Wide Shut ou le Londres d’Orange mécanique, est inutile et illusoire. L’homme est dans un labyrinthe sans le savoir. La rue et la ville sont alors des lieux de menace, celle d’une présence inconnue qui renvoie à ses propres démons. En montrant l’extérieur comme un lieu clos, Kubrick pratique un cinéma de la claustrophobie où l’on doit affronter ses peurs et la mort.
La représentation de la femme
Le corps féminin chez Kubrick, c’est d’abord une vision utilitaire, celle de corps qui n’existent pas. Des corps de plastique offerts comme dans Orange mécanique ou dans Le Baiser du tueur. Ces corps de plastique sont paradoxalement des modèles de corps incarnés d’Eyes Wide Shut ou de Shining, dont le déhanchement et le rythme sont toujours le les mêmes, comme s’il n’en existait qu’un seul prototype. Ces corps sans visage mais vivants sont alors utilisés pour toutes sortes de manipulations jusqu’à ce qu’ils se cassent. Quand il échappe à ce modèle, le corps féminin n’est plus accepté. En montrant enfin un corps féminin tel un outil de modèle standard, Kubrick révèle la vision aliénante de l’être humain à travers la vision d’une société qui le fragilise.
La représentation de la chambre
Chez Stanley Kubrick, il est un lieu récurrent et primordial, la chambre, endroit de tous les mystères de la vie et de toutes les révélations. Pour cette raison, les personnages de Shining doivent y entrer par tous les moyens. Dans la chambre du cinéma de Kubrick, on se livre à toutes sortes d’activité dont la classique rencontre sexuelle banale selon les modèles du cinéaste. Mais surtout, la chambre est le lieu de l’intimité au sens confessionnel du terme, lieu d’aveux dérangeants. Enfin, la chambre est évidemment à coucher, avec au centre de tout, le lit, élément horizontal clé et symbolique ; celui de l’amour du héros maladroit et vieillissant de Lolita, par exemple, qui ne parvient pas à « contrôler » son lit, métaphore amusante de son désir sexuel qu’il sait aussi ridicule qu’incompressible. Le lit est également un élément ultime : c’est celui de la mort après la vie et ses mystères humains, dont le cinéma de Kubrick, à travers toutes ces chambres filmées, dont celle finale de 2001, l’Odyssée de l’espace, montre les différentes étapes de la vie.
La représentation de la danse
Stanley Kubrick reconnaissait dans ses films un thème récurrent à son cinéma : l’échec de la communication. Il a très souvent illustré ce thème par des scènes de danse. Tout d’abord, à travers la danse collective, une des façons les plus anciennes d’établir un contact comme dans Le Baiser du tueur ou dans Lolita. Kubrick fait ainsi danser tout le monde et montre que la danse n’est intéressante que dénaturée par les héros d’Orange mécanique. Filmer la danse, c’est révéler l’intime. De plus en plus personnelle, la danse devient folle et métaphysique. Kubrick filme l’inconscient humain dans Shining. On entre dans un mouvement perpétuellement circulaire dont on ne peut sortir dans 2001, l’Odyssée de l’espace. Le cinéma de Kubrick rend hommage au 7ème art ; il montre ses personnages et les objets conçus par l’esprit humain, en les faisant tourner sans fin, en n’oubliant pas de spécifier qu’ils ne pourront jamais se rencontrer, ni communiquer.
Il était une fois… Orange Mécanique
Stanley Kubrick ne voyait pas Orange mécanique comme un film spécifiquement anglais, même si le film était 100% britannique, l’histoire aurait pu se dérouler dans n’importe quel pays. C’était un film qui décrivait ce qu’il se passait dans tout le monde occidental. Un phénomène de société que l’on pouvait observer chez les hippies et chez les jeunes. Le film témoigne de très grands bouleversements et en cela, il reste ancré dans son époque. C’était un film prophétique et Stanley Kubrick était un « animal politique ». Tous ses films ont pour dénominateur commun son intérêt pour la réalité sociale et politique. Que ce soit dans l’Ultime Razzia, dans Docteur Folamour, dans les Sentiers de la gloire ou dans Orange mécanique, on retrouve dans tous ces films les mêmes questions sociales et politiques, telles que : Où allons-nous ? Que va devenir l’humanité ? Quel est notre avenir ?
A suivre : Lolita et Shining : analyses filmiques
Voir également chronique cinématographique « Tueurs nés » d’Oliver Stone :
http://unefenetresurlemonde.over-blog.com/article-tueurs-nes-57386963.html
Sources :
Dossier Stanley Kubrick sur www.arte.tv
Article « Le Mystère Kubrick » ~ Angéline Delfandre ~ 22/04/2004
Article d’Alexandra Morardet à propos du livre de Rainer Crone, Stanley Kubrick : Drames et Ombres
Dictionnaire mondial des films ~ 2000
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