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Le blog de Phoebe

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Une autre manière de traiter, de décrypter et de comprendre ce que l’on nous donne à voir, à écouter, à lire…


Cinéma & Histoire : Le cinéma irlandais # 4

Publié par Phoebe sur 16 Juin 2012, 12:57pm

Catégories : #Chroniques cinématographiques

Cinéma et histoire : l’empire de l’image

L’idée d’étudier le film comme un élément d’archives et de recherches, permettant également de procéder à une contre-analyse de la société, a émergé durant les années 60’s. « Cinéma et Histoire », le rapport entre les deux termes semble être  devenu une évidence. Depuis et grâce à la Nouvelle Vague, le cinéma peut désormais tenir un discours sur l’Histoire. L’image triomphe car l’image, surtout télévisuelle, devient le médium des mœurs, des opinions et des idées.

A la différence du discours politique, « l’image ne ment pas », elle diffuse un discours vrai, même si elle est capable d’influencer et de désinformer. La télévision a vampirisé le cinéma. De nos jours, l’image télévisuelle est devenue un enjeu culturel, économique et politique.

Ainsi, le film est utilisé comme document dans des domaines divers tels que les sciences humaines, sociales et politiques mais également dans les domaines de l’anthropologie et de l’histoire. Il est également utilisé à des fins documentaires, pour écrire l’Histoire contemporaine grâce à des enquêtes filmiques et à des témoignages oraux.

Le film participe donc à l’élaboration d’une contre-histoire officielle, "dégagée pour partie de ces archives écrites" qui ne sont souvent que la mémoire conservée de nos institutions. Le film est un agent de l’Histoire, surtout lorsqu’il contribue à une prise de conscience.

Cinéma et Histoire est donc un mouvement qui semble pouvoir exprimer la mémoire de peuples soumis. Qu’il soit fiction ou documentaire, le film crée l’événement, qu’il provienne du cinéma ou de la télévision.

Pour exemple, le journal télévisé constitue un jeu dramatisé où l’on analyse les informations, rendues elles-mêmes obsolètes par des nouvelles informations. L’information est considérée comme étant un événement d’une importance majeure car mis en scène : « L’écran fait écran à toute intelligibilité de la situation ». Le concept de l’Histoire en direct est un concept assez mégalo car l’événement n’obéit à aucune règle de jeu sauf si ce dernier est transformé en spectacle. En clair, l’Histoire ne commence pas à vingts heures et ne prend pas fin à l’annonce du bulletin météo.

Le domaine de l’audiovisuel, qui propose un indispensable regard sur le monde, « recèle des entraves propres à son fonctionnement qui le dévaluent ».

« L’ordre audiovisuel, associé ou rival de l’ordre journalistique de la presse écrite, tente lui aussi de se rendre autonome des instances qui avaient le monopole des discours sur la société : l’ordre politique, l’ordre juridique, l’ordre scientifique ou universitaire ».

Depuis les années 1970, des pressions s’exercent sur l’ordre audiovisuel car il est depuis devenu un quatrième pouvoir, en collaboration avec la presse écrite et la radio, obéissant à des règles qui lui sont propres.

Le pouvoir de l’image est capable d’apporter une critique sur le monde qui l’entoure mais il se doit également d’admettre qu’il peut et doit être analysé. L’image télévisuelle rejoint l’image cinématographique dans le fait qu’elle devient document historique et agent de l’histoire au sein d’une société qui la reçoit et qui la produit.


« Une manière comme une autre de confirmer que les historiens n’avaient pas tort de vouloir apprendre à leurs concitoyens à lire et à écouter les images ».


A travers trois films, Au Nom du Père, Bloody Sunday et Omagh, il sera possible de comprendre, grâce aux images ainsi qu’à la narration, la situation concernant « les Troubles », entre 1972 et 1998. Le conflit nord-irlandais n’est pas à première vue chose facile à comprendre car il réunit plusieurs facteurs historiques, économiques, religieux retranscrivant la complexité de la société irlandaise contemporaine.

L’histoire du cinéma irlandais se rattache souvent à celle du cinéma britannique pour des raisons politiques, économiques et culturelles. Il faut donc en premier lieu apprendre à différencier les productions cinématographiques irlandaises des productions britanniques et américaines qui parlent de l’Irlande, car ces productions ne diffusent pas les mêmes images et les mêmes visions du peuple irlandais, entre clichés et stéréotypes, il existe également une réalité à travers les fictions produites témoignant de l’histoire.

Pour comprendre l’état d’esprit et la vision nord-irlandais, l’évocation des Troubles (Na Triobloidi en Irlandais) et de la guerre semble être incontournable. Cette guerre a duré trente ans, a fait des centaines de milliers victimes et a fini par séparer les deux communautés catholiques et protestantes car la religion est un sujet politique en Irlande. Graffitis, lieux emblématiques et ruines sont autant de traces du passé qui témoignent de l’agressivité du conflit dans des villes comme Belfast et Derry, des quartiers tels que Fall Road, Shankill, les quartiers mixtes au sud de Belfast et le mythique Bogside, quartier catholique pauvre de Derry, ville dirigée par les nationalistes, où la population subissait une humiliation continuelle.

Située à deux heures de Dublin, la ville de Belfast est souvent vue comme étant la « Manchester irlandaise » ; une ville typique de la révolution industrielle où ont perduré les conflits ethniques (comme à Liverpool et à Glasgow), conflits qui ont dégénéré. Durant les troubles, des hommes du Nord et de la République ont organisé « des trains de la paix » pour protester contre les attentats. Les féministes irlandaises ont également utilisé cette même ligne ferroviaire en 1971 pour ramener des pilules contraceptives en vente à Belfast, illégales dans la République.

Contexte historique : organisations paramilitaires, loi anti-terroriste, guerre de religion, exil, impérialisme britannique.


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AU NOM DU PERE

Titre original : In the Name of The Father

Réalisation : Jim Sheridan

Scénario : Terry George, d’après le roman de Gerry Conlon, « Proved Innocent »

Genre : Drame

Pays : Irlande/GB

Année : 1993

Synopsis : Après l’attentat perpétré par l’IRA, le 5 octobre 1974, dans un pub de la ville de Guildford, Gerry Conlon, irlandais catholique résidant à Belfast, exilé à Londres, est injustement accusé, jugé et enfermé durant treize ans. Clamant son innocence, il vit en détention avec son père également accusé de terrorisme.

Guildford est une ville située au sud de l’Angleterre, dans la région du Surrey. Le 5 octobre 1974, des bombes dissimilées par l’armée républicaine irlandaise provisoire explosèrent dans deux pubs de Guildford, tuant quatre militaires et un civil et faisant une centaine de blessés. Les suspects arrêtés peu après les événements furent jugés coupables et condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement en octobre 1975. Après une longue bataille judiciaire, leurs condamnations furent annulées et ils furent relâchés.

Cette affaire est également connue sous le nom des « Quatre de Guildford » (Guildford Four), nom donné aux quatre jeunes gens inculpés à la prison à vie pour l’attentat perpétré dans des pubs. Il n’y a jamais eu de preuves fournies quant à leur appartenance à l’armée républicaine irlandaise provisoire (Cf. également les sept Maguire, proches parents de Gerry Conlon, également inculpés).

Au cours du procès, les « Guildford Four » déclarèrent avoir été torturés par la police jusqu’à ce qu’ils signent des aveux car il fallait absolument désigner des coupables pour réparer le préjudice commis afin d’apaiser l’opinion publique.

Après avoir été reconnus coupables de meurtre et condamnés à des peines de prison à vie, le juge exprima son regret que le chef d’accusation ne fût pas la pendaison, car en 1974, un irlandais du nord est reconnu comme étant de nationalité britannique et, est par conséquent passible à cette époque de la peine de mort.


Introduction

La première séquence est un flash-forward constituant une introduction historique. On entend Gerry (voix-off) raconter son histoire et décrire les conditions de vie d’un quartier catholique de Belfast dans les années 70. Bien plus qu’une fiction, le film retrace l’enfer qu’a vécu Gerry et par extension, nous permet également de témoigner de la situation politique de l’époque. Le film prend résolument le parti des catholiques et fait un constat accablant sur les moyens utilisés par le gouvernement britannique pour traquer les soi-disant coupables.


In The Name of the Father est une œuvre qui exploite également les thèmes récurrents qui constituent le cinéma irlandais. Outre le conflit nord-irlandais qui en est le principal sujet, la thématique de l’exil, de la jeunesse irlandaise perdue, l’importance de la famille (à travers la relation père/fils) ainsi que celle du racisme ethnique sont aussi mises en avant. Ce film se présente comme un témoignage social et fait état du manque de considération et de l’humiliation constante subit par le peuple irlandais catholique.

Dans l’imaginaire collectif britannique et protestant, basé sur des aprioris et des préjugés, l’Irlandais est considéré tel un terroriste, un clochard, un mendiant, un voleur, un paresseux qui manque d’éducation et quand bien même il est incarcéré, il est tout aussi mal considéré. L’Irlandais catholique est donc très mal considéré, qu’il réside à Belfast (Ulster) ou qu’il réside en Angleterre.

Quand Gerry arrive à Londres avec son ami, tous deux s’installent dans un squat où l’un des résidents les traite d’entrée de jeu de terroristes sans même apprendre à les connaître :

 -  « Encore ces Irlandais qui sont venus provoquer des troubles ».

 - « Ca te gène moins quand c’est à Belfast ! J’ai vu des gens se faire tuer sous mes yeux ! »


Le film témoigne également des atrocités de la guerre, des stigmates qu’elle engendre et de la solidarité de tout un quartier vivant constamment dans la peur et la terreur, la haine et le malheur. Mutilations et tortures des êtres humains (pratiques et pressions de la part de l’IRA).

« C’était le chaos. […] Trois fois, l’IRA m’avait averti… »

Les soldats britanniques patrouillaient dans les rues et terrorisaient la population soupçonnée d’être le vivier de l’IRA.


Au Nom du Père est un film de fiction semi-documentaire car basé sur des faits réels mais ne constitue en aucun cas un film de propagande (ni pro-IRA, ni pro-britannique). Les actualités qui constituent des images d’archives nous retranscrivent la situation catastrophique de l’Irlande du nord et fonctionnent comme étant des éléments d’informations véridiques, des documents témoins de l’Histoire, relatant des événements renvoyant à une triste réalité.

Les actualités télévisuelles témoignent également du point de vue du gouvernement britannique prêt à lutter contre l’IRA en votant des lois anti-terroristes, notamment celle permettant à la police de prolonger une garde à vue durant sept jours. On constate également de la fermeté des lois promulguées et de la vision standardisée, péjorative et non fondée du peuple irlandais. Le film expose également le manque de discernement du pouvoir britannique et des moyens extrêmes et injustifiés, utilisés dans la lutte anti-terroriste : moyens de pressions psychologiques et physiques (tortures), interrogatoires et détentions abusifs. Ici, l’Histoire prend des allures d’affaire d’Etat.


Comprendre le conflit nord-irlandais

« Ce ne sont pas les frontières qui créent les conflits, mais l’inverse ».


En Irlande et particulièrement en Ulster, être catholique ou protestant implique une appartenance plus à un camp qu’à une religion.

Pour comprendre la lutte, il est nécessaire d’en comprendre certains termes :

Un nationaliste est une personne, de préférence catholique, qui désire l’indépendance de l’Irlande par rapport à la Grande-Bretagne.

Un unioniste est généralement une personne protestante qui souhaite que l’Ulster reste une dépendance de la Couronne britannique.

Un républicain est un nationaliste militant pour que l’Irlande soit une république et désigne également une personne membre de l’IRA, qui utilise la lutte armée pour atteindre ses objectifs, à savoir, le départ des troupes anglaises ainsi que la réunification de l’île. Le Sinn Féin constitue la face politique de l’IRA.

IRA : Armée républicaine irlandaise provisoire (Oglaigh na hEireann, en Irlandais, Provisional Irish Republican Army, en Anglais, notée PIRA). C’est une organisation paramilitaire républicaine irlandaise fondée par Sean MacStiofain, organisation active entre 1969 et 1997, dont les objectifs étaient la réunification de la totalité de l’Irlande en une république socialiste (Eire Nua, la Nouvelle Irlande).

Cette organisation est très puissante et est soupçonnée d’être responsable de la mort de plus d’un millier de personnes entre juillet 1969 et décembre 2001. Après la scission avec la première formation de l’IRA, la PIRA qui s’oppose au traité anglo-irlandais ou Traité de Londres, signé le 6 décembre 1921, donnant naissance à l’Etat libre d’Irlande à l’issue de la guerre d’indépendance irlandaise. Après le cessez-le-feu, l’état libre d’Irlande voit le jour en 1922 mais au Nord du pays, six comtés restent des possessions britanniques, appelés Irlande du Nord avec son propre parlement. Mais la situation au Nord ne s’arrange pas pour autant : violences politiques et religieuses entre les républicains, catholiques et conservateurs, et les loyalistes d’Ulster, protestants et syndicalistes.

En 1921, le Traité de Londres est ratifié. Les républicains réussissent à obtenir l’indépendance d’un Etat au détriment des six comtés de l’Ulster. Une partie des républicains, dont Eamon De Valera refusèrent le compromis, ce qui entraina une guerre civile qui dura deux ans et se termina en 1923. De Valera fonda le Fianna Fail en 1926 et obtint la majorité en 1932. Il imposa une politique protectionniste ainsi que la neutralité de l’Irlande durant la Seconde Guerre mondiale. En 1949, l’Irlande rompt avec le Commonwealth et devient une république indépendante.

Pour les forces armées britanniques, l’IRA provisoire est considérée comme étant une organisation terroriste. Pour la PIRA et ses partisans, il s’agit d’une insurrection et d’une résistance militaire à l’occupation et à l’impérialisme britannique. L’IRA provisoire est visée dès 1974 par la législation antiterroriste britannique et apparaît sur la liste officielle des organisations terroristes du Royaume-Uni.


Représentation cinématographique de la lutte irlandaise

Au début, elle s’est construite sur des mythes plus ou moins manichéens. Depuis les années 90, les cinéastes évitent tous stéréotypes et s’appliquent à mettre en scène des personnages ordinaires écœurés par le climat de violence incessant qui règne dans le nord du pays. Il existe beaucoup de films qui traitent des « Troubles », terme qui désigne le conflit qui règne en Ulster depuis 1968. Certains films sont pessimistes mais aucun ne prône la violence comme solution au conflit. Les personnages mis en scène sont plutôt enclins à rechercher une quiétude de vie et un désir évident de fuir les combats.

Dans In The Name of The Father, Gerry s’exile à Londres. La séquence où Gerry s’amuse avec ses camarades dans un parc, connote un désir de la jeunesse, dans le contexte du mouvement hippie et psychédélique, de vivre intensément la vie, loin des bombes, loin des soucis, loin du conflit, refusant de la guerre.

Film au sein duquel la violence est mise en avant pour mieux la dénoncer, ce qui engendre un paradoxe : à travers la barbarie du conflit, les cinéastes s’appliquent généralement à faire passer un message de paix. A travers des films qui collent au plus près à la réalité. Tout en utilisant le genre semi-documentaire, les réalisateurs mettent en scène des événements marquants de l’Histoire (Cf. Bloody Sunday, Peter Greengrass, 2002) ; preuve qu’il existe une volonté de se souvenir afin de ne pas oublier les atrocités de cette même Histoire.


« Peut-être que ce sont les véritables reflets du processus de paix en Irlande du Nord. Tant que l’espoir souffle sur la situation politique et que le cessez-le-feu reste en place, la culture en général et le cinéma en particulier, peuvent commencer à traiter les horreurs refoulées du passé récent ».


Ce phénomène est fréquent dans le cinéma : la mise en scène d’événements macabres et atroces permet d’exorciser la douleur et les préjudices endurés durant toutes ces années. Une thérapie d’une mise en image de la violence et des conséquences qu’elle entraine (dégâts physiques et psychologiques) dans la réalité.

Dans In The Name of The Father, la ville de Belfast (Béal Feirste en Irlandais) est représentée par la présence des murs (peaceline : mur de la paix) qui séparent les quartiers catholiques et protestants. Ces murs sont souvent comparés au mur de Berlin et constituent une représentation du fonctionnement de la société nord-irlandaise. Belfast est également représentée telle un labyrinthe où il est bien difficile d’y ancrer un quelconque point de repère, tant l’espace à l’écran semble cloisonné. Cela donne une impression d’enfermement.


« On ne peut fuir la ville, comme on ne peut fuir la violence du lieu ».


Tout au long du film, ce sentiment d’espace clos est représenté également par l’emprisonnement de Gerry qui connote une impuissance évidente face au système, face à l’aliénation et à l’abrutissement qu’essayent en vain d’instiguer les pouvoirs mis en place afin d’annihiler les petites gens. Mais il est de coutume de croire que les petites gens ont bien souvent raison.


Processus d’identification

Le spectateur ne peut que prendre le parti de Gerry car il se fait également témoin de l’histoire et des faits relatés, par le biais de la première séquence qui se présente comme un flash-forward. Le spectateur est confronté dès le départ à l’injustice, à la guerre, à la violence ainsi qu’à la stupidité et à l’acharnement irrationnel des autorités britanniques. Le film rappelle les films d’affaires judiciaires célèbres mais ne sombre pas dans le mélodrame. En effet, si le récit premier constitue l’affaire des « Quatre de Guildford », le récit second s’attelle à raconter la vie quotidienne d’un Irlandais à Belfast, puis à Londres, ce qui permet d’avoir différents points de vue mais surtout de constater que parfois on n’est en sécurité nulle part, ce qui est la pire des choses pour un être humain.

Tout en gardant le ton juste, le film retrace également l’histoire d’une souffrance, celle d’un Irlandais et par extension, celle du peuple irlandais. L’importance de l’enquête et du procès réside dans le fait que l’histoire prend des allures d’affaire d’Etat. La police britannique et par extension l’Etat entendait trouver un coupable et Gerry Conlon semblait être le coupable idéal. Irlandais, vivant de menus larcins, le sort était contre lui. Le spectateur ne peut être leurré par les manigances et les pratiques outrageuses et outrageantes de la police britannique.

Le film prend alors une dimension historique par l’évocation des Troubles ainsi que par la politique exercée durant cette période. Certains personnages semblent vouloir fuir le conflit à tout prix. L’IRA reste une entité secrète et impalpable mais bel et bien dangereuse. L’acharnement contre le terrorisme amène à un sentiment de paranoïa. Cela a déjà été prouvé par le passé avec le Mc Carthysme et la « chasse aux sorcières » (lutte anti-communiste).

A travers l’histoire de Gerry, le peuple irlandais est stigmatisé et diabolisé. Il apporte alors un éclairement sur les conditions de vie d’un Irlandais catholique du Nord dans les années 1970 : chômage, ghetto, délinquance, violence. Une réalité qu’ont vécu de nombreux Irlandais du Nord et que l’on retrouve dans bien d’autres pays, même aujourd’hui (Cf. lutte pour le droit de vote, discrimination, ségrégation religieuse, sexisme).

Le film évoque également, sous la forme d’allusions, le colonialisme britannique. En effet, lorsque que Gerry se retrouve incarcéré, il se lie d’amitié avec un Jamaïquain, autre minorité ethnique issue du colonialisme. Par extension, cela évoque le passé houleux des pratiques esclavagistes européennes liées au « commerce en triangle » (canne à sucre, café, épices). En effet, le peuple irlandais a également subit la violence de l’esclavage durant le 17ème siècle. L’Irlande constituait un vivier d’esclaves où les colons anglais utilisaient hommes, femmes et enfants afin d’approvisionner en main d’œuvre, les colonies antillaises (Montserrat, Barbades, Virginie, Antigua).


« L’Irlande devint le plus grand réservoir d’humains pour les marchands anglais entre 1641 et 1652 et la population irlandaise passa de 1,5 millions à 600 000. […] En 1656, Cromwell ordonna que 2000 enfants irlandais soient envoyés en Jamaïque et vendus à des colons anglais ».


Ces Irlandais étaient considérés comme des animaux que l’on « croisait », à des fins commerciales, avec d’autres esclaves africains afin de produire une progéniture plus résistante au travail forcé. Durant cette période, la population irlandaise fut considérablement réduite. Les éléments historiques apportent une preuve qu’un esclave irlandais valait que très peu de choses aux yeux des maîtres : cinquante livres sterling pour un esclave noir contre cinq pour un esclave irlandais.


« L’Angleterre continua à acheminer des dizaines de milliers d’esclaves irlandais pendant plus d’un siècle. Des documents prouvent qu’après la Rébellion de 1798, un grand nombre d’esclaves irlandais furent vendus en Amérique et en Australie ». (Cf. Libération Irlande, Blog + White Cargo de Don Jordan & Michael Walsh).


Esclavage et Codes Noirs

L’esclavage n’a pas toujours existé mais il a provoqué d’énormes ravages sur les populations qui ont en été les victimes. Il était réservé aux peuples vaincus, aux condamnés et aux endettés. L’esclavage a été nourrit par des procédés sauvages mais n’a pas d’excuse.


« On ne saurait s’arranger de ce que certains hommes exercent sur d’autres « les attributs du droit de propriété », tel que la Société des Nations a défini l’esclavage en 1926 ».


Par exemple, la traite transocéanique est une entreprise industrielle qui aménage les fonds de cale des navires négriers de sorte à y tasser le plus grand nombre d’hommes, de femmes et d’enfants.

Les Codes Noirs instituent un droit de mort du maître sur l’esclave qui tenterait de fuir. Ils constituent la peine de mort privatisée et ce n’est pas la mort douce. Les esclaves sont fouettées, torturés, pendus, brûlés, écartelés.

Les personnes réduites en esclavage étaient traitées comme du bétail, des meubles, n’ayant que d’autres choix le suicide ou la soumission.


« Par l’article 44 du Code Noir, le roi de France (Louis XIV), statuant et ordonnant pour tous les peuples que la divine providence a mis sous son obéissance, déclare les esclaves être meubles et comme tels entrer dans la communauté ».


Le Décret de 1636 sur l’esclavage à vie, dont s’inspire le Code Noir, pratiqué à la Barbade (île qui a été une colonie anglaise durant trois siècles), atteste de la pratique de l’esclavage au sein de l’empire britannique. Ce décret confirme le trafic d’esclaves blancs d’origine irlandaise, personnes dites « engagées volontaires » (« indentured servant », domestique sous contrat durant six ans, selon le droit anglais), forme d’esclavage déguisé.

Dès 1636, la Barbade comptait six mille habitants blancs, personnes provenant en majeure partie d’Irlande, à qui le gouvernement anglais avait confisqué les terres. Un grand nombre de ces paysans se sont vues dans l’obligation d’accepter de devenir des « engagés volontaires » pour s’embarquer pour le Nouveau Monde.


Réforme scolaire et Grande Famine : deux cataclysmes historiques

Au milieu du 19ème siècle, la langue gaélique est frappée par la réforme scolaire et la Grande Famine de 1845. En 1831, le gouvernement met en place un système scolaire gratuit et l’école devient obligatoire dès 1892. Les rapports d’inspection de l’époque décrivent les ravages pédagogiques et culturels engendrés par cette rupture brutale. Les élèves répétaient les phrases sans les comprendre. Ils étaient ainsi doublement traumatisés : par l’imposition brutale d’une langue étrangère et parce que l’usage de leur langue maternelle leur valait des sanctions. Ceux qui parlaient gaélique à l’école étaient punis. Leurs parents ne protestaient guère car ils étaient convaincus que le gaélique engendrerait un handicap futur. Le nombre de locuteurs restait élevé et la population qui utilisait le gaélique comme langue véhiculaire était généralement plus pauvre et considérait l’anglais comme un vecteur de promotion sociale.

La Grande Famine (1845-1849) eut des conséquences désastreuses. Le gaélique était considéré comme la langue de la misère et de la faim. En 1845, la population irlandaise s’élevait à huit millions ; nombre divisé de moitié à cause de la faim, la maladie et l’exil. Pourtant, en 2007, le gaélique est reconnu comme une langue officielle au sein de l’Union européenne. La tendance s’est inversée, le gaélique est de nos jours vu comme « un levier de distinction sociale » permettant à ceux qui ont les moyens de réussir par le biais de la langue.

L’obligation de parler la langue ne fait pas pour autant des Irlandais un peuple gaélophone. Il reste tout de même parlé à l’Ouest et dans le Sud du l’île et 90 % des Irlandais de la République (Eire) souhaitent que le gaélique soit maintenu au sein de la Constitution. Le gaélique est devenu un signe distinctif, un marqueur identitaire.


« Le gaélique a été la langue d’un peuple, riche d’une littérature évoluée, de poèmes d’une grande beauté et d’une grande complexité métrique, qui font partie du patrimoine mondial. Les nationalistes militants ont souvent accusé le colonialisme anglais de génocide linguistique ».


L’Irlande est pourtant restée celtique à travers la culture et la langue.


« Quiconque travaille en anglais en Irlande sait que le fantôme du gaélique se cache derrière la langue que nous utilisons et que nous écoutons, et que cela reflète notre identité irlandaise ». John McGahern, écrivain irlandais (1934-2006)


Lors de son premier entretien avec l’avocate, le personnage de Gerry déclare une phrase assez caractéristique de l’annihilation de la langue gaélique. L’anglais fut imposé comme langue officielle et quiconque parlait l’irlandais à l’école était fortement puni et humilié.


« Vos maniez bien l’Anglais mais je ne comprends pas votre langue. Justice, miséricorde, clémence. C’est littéralement incompréhensible. Je voudrais qu’on m’arrache les dents, je mettrai le poing dans la bouche pour ne plus jamais parler l’anglais ».


A travers cette réplique, on ressent les ravages causés par la colonisation et l’impérialisme britannique.

L’unité des Celtes était davantage fondée sur la religion, sur la culture et l’art, voire sur l’économie, que sur la centralisation du pouvoir. Mais la langue gaélique était trop fortement associée à la pauvreté.


« Nous devons nous attacher à cultiver le plus possible tout ce qui fait notre peuple, ce qui a le goût de notre terre, ce qui est le plus gaélique, le plus celtique car, malgré l’incorporation de sang saxon dans le Nord-Est, cette île est et restera à jamais profondément celtique ». Douglas Hyde, écrivain, 1893


Un Irlandais en Grande-Bretagne

A partir du 17ème siècle, l’exil de l’Irlandais catholique vers Belfast est vu comme un cas particulier des migrations irlandaises vers les centres anglais de la révolution industrielle. Ceux qui migrent vers le Nord deviennent à Belfast des étrangers dans leurs propres pays et sont considérés comme tels, bien plus encore qu’en Grande-Bretagne. C’est en Irlande du Nord que les migrants irlandais ont été les plus mal perçus et les plus mal reçus.


Une véritable culture de l’émigration

Les Irlandais possèdent une véritable culture de l’émigration qui s’avère être une perspective omniprésente, intégrée dans les conduites familiales et individuelles. Si l’exil leur paraît familier, c’est que les Irlandais ont la possibilité de partager cette expérience avec des membres de leur famille ou des amis. La diaspora désigne non seulement une attitude politique et culturelle. De ce fait, le peuple irlandais est conscient, plus que dans d’autres pays, du monde extérieur qui les entoure. Les liens familiaux et une forte conscience collective consolident la réalité d’une diaspora irlandaise et ne constitue pas une contradiction avec l’intégration.

C’est lors des grandes parades de la Saint Patrick que leur éloignement de la mère patrie se compense par un enthousiasme débordant pour ce qui apparaît comme une Irlande éternelle, rebelle, insoumise et surtout idéalisée. La manière dont les Irlandais à l’étranger expriment leur ethnicité dépend plus de leur relation au pays d’accueil que de leur lien avec l’île. La diaspora culturelle et affective continue de s’affirmer. Cet attachement se politise parfois et certains Irlandais qui résident en Grande-Bretagne n’ont pas hésité à brandir le drapeau tricolore lors des conflits. En ce sens, la diaspora n’est ni éternelle ni figée ; elle peut s’assoupir ou se réactiver. De ce point de vue, l’histoire de la diaspora irlandaise est comparable à celle d’autres peuples malmenés, tels que les Kurdes, les Juifs, les Palestiniens et les Arméniens.

 

A SUIVRE...


Sources :

Cinéma et Histoire ~ Marc Ferro ~ 1977

Irlande : Histoire, Société, Culture ~ Maurice Goldring & Clíona Ní Ríordáin ~ 2012

La question irlandaise ~ Wesley Hutchinson ~ 2001

Le cinéma irlandais ~ Stéphanie Willette ~ 2004

Le film comme archive part I : http://unefenetresurlemonde.over-blog.com/article-ar-i-35998792.html

Cinémas irlandais ~ Jean-Pierre Garcia & Klaus Gerke ~ 1996

Centre Culturel Irlandais ~ Paris

Libération Irlande : http://liberationirlande.wordpress.com/2012/06/11/la-traite-des-esclaves-irlandais-au-17e-siecle/

Cinéma & Histoire : Le Cinéma irlandais # 1, 2 et 3 => Le Blog de Phoebe


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