Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le blog de Phoebe

Le blog de Phoebe

Une autre manière de traiter, de décrypter et de comprendre ce que l’on nous donne à voir, à écouter, à lire…


Le film gore : une esthétique du sang

Publié par Phoebe sur 18 Octobre 2009, 15:49pm

Catégories : #Chroniques cinématographiques

Reprenant l'expression de Philippe Rouyer, dans son livre intitulé "Le cinéma gore : une esthétique du sang", voici une chronologie explicative afin de faire ressortir l'effet esthétisant que ce genre de films génère.

Historique

Thème sanglant qu'est le Gore, dont l'origine signifie "le sang versé sur le champ de bataille". En vieil anglais, il désignait des saletés et des excréments et en vieil hollandais, goor, désignait quelque chose de miteux et de minable.
En norois, gor, signifiait, substance visqueuse.

Shakespeare utilisa ce mot dans Macbeth pour signifier la souillure et ainsi opposer "gore" à "blood", terme plus générique pour désigner le sang.
Dans ce cas, "gore" a plutôt une connotation poétique.

Dès 1906, Georges Méliès, artiste complet et fantaisiste, plus connu sous le nom de cinémagicien, proposait une scène de clôture s'avérant être sanglante dans Les Incendiaires. Il précise qu'il a toujours veillé à rendre plus burlesques que terrifiantes, les diverses mutations physiques qu'il a mises en scène.

"La représentation du sang dans les films de cette époque relève d'avantage d'une volonté d'exagération comique que d'une intention naturaliste".

Le gros plan de l'oeil tranché au rasoir dans Un Chien Andalou de Luis Buñuel marquera l'esprit du spectateur. Ce plan arrivant dès le début du film est d'autant plus barbare qu'il ne semble être justifié que par une rime visuelle.
Cependant, cette scène est coupée de tout lien avec un quelconque réalisme.
Pour le cinéaste, les parties du corps deviennent des objets avec lesquels il peut jouer en toute impunité, ce qui contribue la distanciation du spectateur par rapport aux images. Le choc visuel est trop fort pour laisser ce dernier insensible.

"Près de 40 ans avant la mode du cinéma gore, Buñuel, dans un tout autre style, en utilise déjà le potentiel".


Blood Feast, réalisé par Herschell Gordon Lewis en 1963, fût considéré comme le tout premier film gore.
Les motivations premières de l'auteur (et de son producteur) relevaient davantage du commerce que de l'art.

"Blood Feast est un accident de l'histoire. Nous ne cherchions pas à inventer un nouveau genre, mais plutôt à nous dégager d'un ancien genre", avoue Lewis.[...]"

Qualifié de cinéma sanglant, voire d'horreur gratuite (cf. Gérard Lenne), Marc Godin en propose une définition assez juste :
"Le gore fait gicler le sang et le fixe, le plus longtemps possible sur l'écran."
(cf. Gore : autopsie d'un cinéma - 1994).

Royaume du faux et de l'illusion, le Gore est un genre esthétique et esthétisant à part entière et revendique les artifices qui le constituent. Comme les autres styles cinématographiques, il suit ses propres règles, techniques et scénaristiques.

En connaissance de cause, les snuff movies ainsi que les films où des animaux ont été réellement massacrés pour les besoins du tournage, ne sauraient être estampillés du label Gore.

"Le Gore, refus catégorique de la suggestion, ne se préoccupe guère d'effrayer son public, mais cherche avant tout à le choquer et à l'écoeurer. [...]
Quoi qu'on pense de la valeur artistique des films gore, il serait vain de les comparer aux reportages d'actualité qui enregistrent des morts bien réelles. Le spectateur d'un film gore sait d'emblée que les atrocités détaillées sur l'écran sont fictives et qu'il peut s'abandonner à leur contemplation sans arrière-pensée pour les victimes. En cela, on ne saurait suivre John Carpenter quand, évoquant le succès de certains films gore, il rappelle que : "nous nous précipitons tous pour regarder les accidents, rien que pour voir, parce que c'est mal. Il y a quelque chose de tabou dans le fait de se repaître de ce genre de violence."
(Entretien pour L'écran fantastique n° 28, octobre 1982.)

Prônant le sens du détail sanguin, le gore propose donc une nouvelle façon d'aborder la mort et la violence au cinéma, ce qui remet en cause toute une syntaxe cinématographique adoptée par la majeure partie des réalisateurs.

Ruggero Deodato ira très loin dans Cannibal Holocaust qu'il a mis en scène de manière à faire croire à un véritable reportage (amorces de fin de bobine, tremblement de l'image, son direct défectueux, etc...), reportage filmé par des journalistes qui auraient mis leur vie en jeu.

Suite au scandale provoqué par la sortie du film, Deodato a dû démentir sa propre campagne de publicité et avouer que ses images étaient truquées et ne s'inspiraient pas de faits réels.

Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato (1978) (Deodato apparaît dans Hostel II, il tient d'ailleurs un rôle assez particulier !) et Cannibal Ferox d'Umberto Lenzi (1981) : ces deux films se sont assurés une réputation scandaleuse en affichant les tortures faites sur des animaux.

(Pour plus d'informations, cf. Animal Mutilation : Geek Show Gore, in The Deep Red Horror Handbook, 1989.)

Les incursions du gore dans le cinéma non horrifique

Bien qu'il ait été relégué au rang de sous-genre, le Gore continue néanmoins à inspirer les réalisateurs les plus originaux et à ouvrir de nouveaux horizons au cinéma de genre, principalement les films de guerre et les polars.

En effet, au cours des années 1990, l'intrusion du gore dans le cinéma grand public ne suscite même plus l'étonnement. Près de 14 millions de spectateurs français applaudissent la décapitation d'un seigneur féodal, Les Visiteurs (Jean-Marie Poiré). Les professeurs de lettres projettent le Germinal de Claude Berri à des centaines de milliers d'élèves et nul ne s'offusque d'une sanglante castration complaisamment filmée.

L'insert (très gros plan) sur l'oeil becqueté par un corbeau dans Le Hussard sur le toit (Jean-Paul Rappeneau) confirme que, dans les productions les plus académiques, le plan gore est devenu une sorte de figure obligée. Aujourd'hui, le gore joue surtout un grand rôle dans le renouveau du film criminel. Quentin Tarantino, cinéaste original et accessoirement vidéothèque ambulante, fait partie de ces jeunes réalisateurs qui revisitent le genre en y introduisant des éléments d'horreur visuelle.

Paradoxalement, on retrouve plus de scènes gores dans les polars que dans les films d'horreur, eux-mêmes souvent produits par les gros studios hollywoodiens, désireux de limiter les débordements sanglants. Affaibli par une surenchère dans l'auto-parodie, qui rend ses excès de moins en moins crédibles, et, privé de l'originalité qui avait assuré son succès, le cinéma gore tend alors à disparaître et Tarantino (entre autres) est l'un de ceux qui persistent à entretenir la flamme.
(cf. film néo-noir, l'éparpillement des années 90').


Source : Le cinéma gore : une esthétique du sang ~ Philippe Rouyer ~ 1997

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents